Notre société traverse une profonde transformation qui bouleverse peu à peu nos repères religieux, nos valeurs morales, nos traditions et nos coutumes. Ce changement est particulièrement palpable lors de moments autrefois réservés à l’intimité spirituelle et à la pudeur : funérailles, condoléances, visites de tombes, pèlerinages, distribution de zakat ou encore actes de charité envers les démunis.
Ces pratiques ont toujours occupé une place sacrée dans notre foi, accomplies avec humilité, discrétion et dans le souci de plaire à Dieu. Aujourd’hui, elles sont de plus en plus exposées sur les réseaux sociaux. Les appareils photo et téléphones mobiles semblent parfois prendre le pas sur la sincérité du moment. Il n’est pas rare de voir des images de personnes distribuant des dons, assistant à des funérailles ou visitant des tombeaux, publiées immédiatement pour être vues, commentées et partagées.
Cette évolution soulève une question essentielle : l’acte de solidarité ou de dévotion perd-il de sa valeur lorsqu’il devient un objet de communication ? Si certaines publications ont pour but d’encourager la générosité ou de sensibiliser le public, elles ne doivent en aucun cas transformer la souffrance des familles, la pauvreté des bénéficiaires ou la sincérité des actes d’adoration en outils de promotion personnelle.
Dans la tradition islamique, la sincérité (ikhlâs) occupe une place centrale. Les bonnes œuvres doivent avant tout être destinées à Dieu. Elles ne doivent pas être accomplies dans la quête de reconnaissance sociale, de popularité ou d’approbation publique. La pudeur, la discrétion et le respect de la dignité des personnes sont des principes fondamentaux qu’il est crucial de préserver.
Il est donc nécessaire d’engager un débat serein sur les dérives de cette culture de l’exposition permanente. Photographier systématiquement des funérailles, filmer les moments de deuil, publier les visages des personnes aidées ou transformer chaque geste de générosité en contenu numérique banalise des pratiques qui devraient rester empreintes de respect et de spiritualité.
Ce propos ne vise pas à condamner la technologie ou les réseaux sociaux. Ceux-ci peuvent être des outils précieux d’information et de sensibilisation lorsqu’ils sont utilisés avec discernement. En revanche, ils ne doivent jamais conduire à l’ostentation ni porter atteinte à la dignité des défunts, des familles endeuillées ou des personnes vulnérables.
Il est temps de retrouver le véritable sens de nos traditions religieuses et culturelles. La grandeur d’un acte de foi ne se mesure ni au nombre de photos publiées ni au nombre de « J’aime » récoltés en ligne. Elle réside dans la sincérité de l’intention, le respect d’autrui et la discrétion dans l’accomplissement de nos devoirs envers Dieu et notre prochain.
Préserver ces valeurs, c’est préserver notre patrimoine spirituel face aux dérives d’une société où tout semble devoir être montré. Certaines œuvres gagnent en valeur précisément parce qu’elles restent invisibles aux yeux des hommes, connues seulement de Dieu.
Mohamed BNEIJARA