L’incendie survenu aujourd’hui au niveau du récent groupe électrique de Magtaa Lahjar, après les incidents signalés à Nouakchott, Guérou et Lebheir, s’inscrit dans un contexte où les délestages deviennent de plus en plus préoccupants. Il est donc crucial de se poser une question fondamentale: la Mauritanie dispose-t-elle aujourd’hui d’un modèle électrique suffisamment sécurisé, diversifié et résilient pour accompagner son développement?
Le constat est clair: le délestage n’est pas une simple panne technique ponctuelle. Il peut traduire une fragilité structurelle du système électrique.
À l’échelle africaine, les coupures d’électricité entraînent un coût économique considérable. La Banque africaine de développement souligne que les déficits d’accès et de fiabilité de l’électricité affectent la productivité, l’investissement et la compétitivité, avec des répercussions financières directes.
Pour la Mauritanie, l’enjeu est particulièrement aigu. Les coupures touchent les ménages, les commerces, les petites entreprises, les services publics, les établissements de santé, les administrations et l’activité industrielle. Elles induisent aussi un coût social: perte des denrées périssables, dysfonctionnement des équipements domestiques, accès à l’eau lorsque les pompages dépendent de l’électricité, ainsi que des répercussions sur l’éducation et les conditions de travail.
Le cœur du problème dépasse largement la production
On évoque souvent la capacité de production lorsque surviennent des coupures. Or la sécurité électrique repose sur une chaîne beaucoup plus étendue: production, transport, distribution, stockage, maintenance et gestion de la demande. Ajouter une centrale ne règle pas nécessairement le problème si le réseau de transport ou de distribution ne peut absorber ou acheminer l’électricité produite. De même, investir dans de nouveaux groupes sans assurer leur maintenance, leur contrôle et leur renouvellement expose le pays à la répétition des mêmes difficultés.
Les incendies de Magtaa Lahjar, Guérou et Lebheir doivent inciter à examiner sérieusement l’état des installations, les procédures de maintenance, les systèmes de protection et les dispositifs de secours.
La maintenance doit devenir une priorité nationale
Une infrastructure énergétique ne se résume pas à son coût de construction; son entretien doit être financé tout au long de sa durée de vie. Chaque investissement dans une centrale ou un réseau devrait être accompagné d’un programme pluriannuel de maintenance préventive, de contrôle technique et de renouvellement des équipements. Il serait également utile que les incidents majeurs fassent l’objet d’un retour d’expérience technique afin d’identifier leurs causes et de mettre en œuvre des mesures correctives.
La question ne se limite pas à savoir combien coûte une nouvelle centrale: elle concerne aussi le coût de son fonctionnement, de sa maintenance et de sa sécurisation sur les vingt prochaines années.
La dépendance à une seule source est un risque
Il faut envisager la diversification du système énergétique mauritanien. Le pays dispose d’atouts importants: solaire, éolien, gaz, production thermique de secours et possibilités d’interconnexion régionale. Ces ressources doivent être progressivement intégrées dans une stratégie cohérente qui permette à une source de prendre le relais lorsqu’une autre connaît une défaillance. La diversification n’est pas seulement une question environnementale: c’est une question de sécurité énergétique. Une économie dépendant majoritairement de quelques installations ou de quelques sources devient vulnérable face aux pannes, incidents techniques, contraintes d’approvisionnement et fluctuations de la demande.
Planifier sur le long terme
L’électricité nécessite une vision à long terme. Une centrale, une ligne de transmission ou un grand réseau de distribution se conçoivent sur plusieurs décennies. La stratégie énergétique doit dépasser la gestion des urgences quotidiennes et des pannes. La Mauritanie a besoin d’une planification intégrée réunissant production, transport, distribution, stockage, maintenance et développement des énergies renouvelables. L’exemple marocain illustre l’intérêt d’une planification à long terme qui associe électrification, infrastructures, interconnexions et investissements dans les énergies renouvelables. Il ne s’agit pas de reproduire mécaniquement un modèle étranger, mais de retenir une leçon essentielle: la sécurité énergétique se construit dans la durée.
L’électricité comme levier de développement
La Mauritanie vise à renforcer son industrialisation, à développer ses infrastructures, à valoriser ses ressources minières, à créer des emplois et à améliorer les conditions de vie. Tous ces objectifs nécessitent une électricité disponible et fiable. Une entreprise ne peut pas fonctionner correctement avec une alimentation instable; un hôpital ne peut pas opérer normalement sans énergie sécurisée; une administration ne peut assurer ses services sans continuité électrique; un ménage ne devrait pas organiser sa vie autour des heures de délestage. Le délestage devient donc une question économique, sociale et territoriale.
Changer de logique
La Mauritanie ne doit plus attendre qu’une centrale tombe en panne ou qu’un incendie survienne pour réagir. Il faut passer d’une logique réactive à une logique proactive. Cela suppose notamment:
- un audit technique régulier des centrales et réseaux;
- des budgets de maintenance clairement identifiés;
- la diversification des sources de production;
- le développement accéléré du solaire et de l’éolien;
- le renforcement du réseau de transport et de distribution;
- des capacités de secours en cas de panne majeure;
- une planification énergétique à 10, 20 et 30 ans;
- une information plus fiable et transparente du public sur les incidents et les mesures prises.
L’incendie de Magtaa Lahjar doit être davantage qu’un fait divers technique: il doit nourrir une réflexion nationale sur la gouvernance de l’électricité. La Mauritanie a besoin de centrales, mais surtout d’un système électrique résilient. Elle a besoin de production, mais aussi de réseaux. Elle a besoin d’investissements, mais aussi de maintenance. Elle a besoin d’énergies renouvelables, mais aussi de capacités de secours. Et surtout, elle a besoin d’une vision stratégique qui voit l’électricité comme un investissement dans la souveraineté, la compétitivité et le développement du pays. L’électricité n’est pas seulement une infrastructure; c’est un choix stratégique et un projet de société.
Mohamed BNEIJARA