La Mauritanie est en train de franchir une étape importante dans la gouvernance de la nutrition. Après plusieurs années de plaidoyer, le décret n°029-2022 du 18 mars 2022, portant création, organisation et fonctionnement des instances de coordination de la nutrition, entre progressivement dans sa phase opérationnelle avec l’installation des comités régionaux. Cette dynamique marque une reconnaissance institutionnelle de la nutrition comme levier stratégique de développement.
À cette avancée s’ajoute la création récente d’un Groupe parlementaire pour la nutrition, une première qui traduit une volonté politique de renforcer le contrôle parlementaire, le plaidoyer budgétaire et l’intégration de la nutrition dans les politiques publiques. Ces évolutions suscitent un réel espoir parmi les partenaires techniques et financiers, les collectivités territoriales, les organisations de la société civile et le secteur privé.
Mais derrière cette dynamique institutionnelle se cache une réalité beaucoup moins encourageante : la nutrition demeure le parent pauvre des finances publiques.
À ce jour, le budget de l’État ne comporte toujours pas de ligne budgétaire spécifique consacrée à la nutrition. Cette absence de financement compromet la capacité du pays à transformer ses ambitions en résultats concrets. Une gouvernance, aussi performante soit-elle, ne peut produire d’impact durable sans ressources financières suffisantes.
Les conséquences sont déjà visibles.
Près d’un enfant mauritanien sur trois souffre encore d’un retard de croissance, révélateur d’une malnutrition chronique qui affecte durablement le développement physique et cognitif. La malnutrition demeure également l’une des principales causes sous-jacentes de la mortalité infantile, alors que ces décès pourraient être largement évités grâce à des interventions nutritionnelles éprouvées et relativement peu coûteuses.
Au-delà du drame humain, le coût économique est colossal.
Chaque année, la malnutrition prive la Mauritanie de plusieurs points de croissance économique. Les pertes liées à la baisse de la productivité, aux difficultés d’apprentissage, à l’augmentation des dépenses de santé et à l’affaiblissement du capital humain sont estimées entre 3 et 5 % du produit intérieur brut. Autrement dit, le pays perd chaque année davantage en laissant perdurer la malnutrition qu’il ne lui en coûterait pour la combattre efficacement.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que les études internationales démontrent qu’un dollar investi dans la nutrition génère en moyenne jusqu’à vingt-trois dollars de retombées économiques. Peu d’investissements publics offrent un rendement aussi élevé. Investir dans la nutrition n’est donc pas une dépense sociale supplémentaire : c’est un investissement stratégique pour la croissance, la productivité et la stabilité économique.
La question du financement se pose également sous l’angle de la souveraineté économique et alimentaire. La Mauritanie dépend encore largement des importations pour une grande partie des intrants nutritionnels, des aliments enrichis et de plusieurs produits destinés à la prévention et au traitement de la malnutrition. Cette dépendance expose le pays aux fluctuations des marchés internationaux, aux ruptures des chaînes d’approvisionnement et à la hausse des coûts logistiques.
Réduire cette dépendance suppose de développer une véritable filière nationale de la nutrition. Pour y parvenir, le secteur privé doit être placé au cœur de la stratégie nationale et bénéficier de financements conséquents lui permettant d’investir dans la production, la transformation, l’enrichissement et la fortification des aliments. Les entreprises mauritaniennes, les coopératives et les PME peuvent devenir des acteurs majeurs de cette transformation en développant des unités de fabrication de farines fortifiées, d’huiles enrichies, de sel iodé, d’aliments complémentaires destinés aux jeunes enfants ainsi que d’autres produits nutritionnels répondant aux besoins des populations.
Au-delà des financements, le secteur privé a besoin d’un environnement favorable reposant sur des incitations fiscales, un meilleur accès au crédit, des partenariats public-privé, des normes de qualité harmonisées et un accompagnement technique favorisant l’innovation. Les investissements dans la transformation et la fortification des aliments figurent parmi les interventions les plus rentables en matière de santé publique. Ils permettent simultanément de prévenir les carences en micronutriments, de soutenir la production agricole nationale, de créer des emplois, de renforcer les chaînes de valeur locales et de réduire durablement les importations. Les financements publics et ceux des partenaires techniques et financiers devraient ainsi jouer un rôle de catalyseur afin de mobiliser davantage d’investissements privés dans ce secteur stratégique.
Parallèlement, le pays est confronté à un défi de plus en plus complexe : le double fardeau nutritionnel.
Alors que la sous-nutrition continue d’affecter les enfants et les populations les plus vulnérables, le surpoids, l’obésité et les maladies non transmissibles progressent rapidement sous l’effet de l’urbanisation, de l’évolution des habitudes alimentaires et des changements de mode de vie. Cette transition nutritionnelle impose des réponses intégrées mobilisant les secteurs de la santé, de l’agriculture, de l’éducation, de la protection sociale, de l’eau et de l’assainissement.
Dans cette architecture, la société civile constitue un maillon indispensable. Présente jusque dans les villages les plus reculés, elle assure la sensibilisation des communautés, accompagne les familles, forme les relais communautaires et participe à la mise en œuvre de nombreux programmes. Pourtant, les organisations nationales restent confrontées à une faiblesse chronique de leurs financements, limitant considérablement leur capacité d’intervention et leur pérennité. Renforcer leurs capacités financières représente un investissement rentable pour améliorer la couverture des interventions nutritionnelles et renforcer l’appropriation communautaire des politiques publiques.
Aujourd’hui, la Mauritanie dispose des principaux ingrédients d’une gouvernance efficace : un cadre institutionnel renforcé, des mécanismes de coordination, un engagement politique croissant, un Parlement désormais mobilisé et des partenaires techniques et financiers prêts à accompagner les réformes.
Ce qui manque encore, c’est le levier décisif : un engagement budgétaire national à la hauteur des ambitions affichées. L’inscription d’une ligne budgétaire dédiée à la nutrition, le financement de programmes multisectoriels, le développement d’une industrie nationale de transformation et de fortification des aliments, le renforcement des capacités des collectivités territoriales, le soutien durable aux organisations de la société civile et la mobilisation du secteur privé doivent désormais constituer les piliers de la stratégie nationale.
Car investir dans la nutrition, c’est investir dans le capital humain. C’est améliorer les performances scolaires, renforcer la productivité future, réduire les dépenses de santé, stimuler l’industrialisation, créer des emplois, soutenir les producteurs agricoles, lutter contre la pauvreté et accélérer le développement économique. Chaque ouguiya investie dans la nutrition est un investissement dans la résilience, la souveraineté alimentaire et la compétitivité du pays.
À l’inverse, continuer à sous-financer ce secteur reviendrait à hypothéquer l’avenir de toute une génération. La Mauritanie a aujourd’hui l’opportunité de transformer une avancée institutionnelle prometteuse en une véritable politique publique de développement, portée conjointement par l’État, les collectivités territoriales, le Parlement, la société civile, les partenaires techniques et financiers et un secteur privé fort, innovant et capable de développer une industrie nationale de la nutrition.
Le moment est venu de faire de la nutrition non seulement une priorité politique, mais aussi une priorité budgétaire et économique. C’est à ce prix que la Mauritanie pourra bâtir une société plus résiliente, plus productive et plus prospère, tout en garantissant à chaque enfant le droit fondamental à une alimentation saine et à un avenir meilleur.
Mohamed BNEIJARA