La Mauritanie possède un patrimoine culturel d’exception. De Chinguetti à Ouadane, de Tichitt à Oualata, des manuscrits anciens aux traditions orales, de la musique traditionnelle au théâtre, en passant par le cinéma, la littérature et les arts plastiques, notre pays bénéficie d’un capital culturel qui constitue une vraie richesse nationale.

Pourtant, une question s’impose aujourd’hui: malgré les milliards annoncés ou investis dans le secteur culturel, quelle est la réalité vécue par nos artistes, écrivains, musiciens, comédiens, cinéastes et créateurs ?

Où se situent nos acteurs culturels dans cette dynamique d’investissement ? Quels mécanismes leur permettent de vivre de leur art, de produire, de créer et de transmettre leur savoir-faire aux prochaines générations ?

La culture, c’est avant tout l’investissement dans l’homme

Un pays ne construit pas son rayonnement culturel uniquement par des bâtiments, des centres culturels, des festivals ou des cérémonies officielles. Ces infrastructures sont nécessaires, mais elles ne constituent que des moyens. La véritable richesse réside dans les femmes et les hommes qui créent, innovent, préservent et transmettent le patrimoine.

L’histoire culturelle de la Mauritanie nous le rappelle. Abderrahmane Sissako et son film Timbuktu ont hissé le cinéma mauritanien sur les plus grandes scènes internationales. Med Hondo a marqué l’histoire du cinéma africain par son œuvre et son engagement. Dimi Mint Abba a fait voyager la musique mauritanienne à travers le monde. Malouma Mint Mokhtar a modernisé et fait connaître notre patrimoine musical. Ganda Fadiga a préservé et transmis une part importante de la mémoire soninké. Daby Touré, Noura Mint Seymali, Tahra Mint Hembara, Sidney Sokhona et bien d’autres ont également contribué au rayonnement culturel de notre pays.

Ces figures n’ont pas fait connaître la Mauritanie grâce à des infrastructures prestigieuses ou à des manifestations officielles: elles l’ont fait par leur talent, leur travail, leur créativité, leur persévérance et leur capacité à porter notre identité au-delà des frontières.

Le vrai enjeu est là: investir dans la culture, c’est investir d’abord dans les femmes et les hommes qui la font vivre.

Quelle reconnaissance accordons-nous aujourd’hui à ces artistes ? Quels dispositifs de formation, de financement, de protection sociale et d’accompagnement professionnel avons-nous mis en place pour permettre aux nouvelles générations de les suivre?

Dépasser la culture de l’événementiel

Investir dans la culture ne signifie pas seulement construire des infrastructures, organiser des festivals ou financer des événements ponctuels. C’est avant tout investir dans les artistes, écrivains, musiciens, comédiens, cinéastes, artisans et créateurs.

Un pays ne peut valoriser son patrimoine si ses artistes vivent dans la précarité, si ses écrivains peinent à publier, si les compagnies théâtrales manquent de moyens, si les jeunes talents n’ont pas accès aux lieux de création et si nos langues et traditions ne disposent pas d’un vrai programme de transmission.

La question de la répartition des ressources mérite aussi d’être posée. Quels montants vont directement aux créateurs ? Quelle part revient aux associations culturelles, aux initiatives locales et aux structures indépendantes ? Quels résultats concrets ces investissements produisent-ils sur le terrain ?

Il est crucial de ne pas cantonner la politique culturelle à la capitale. Les régions recèlent un patrimoine vivant, des traditions, des savoir-faire et des talents qui méritent reconnaissance et accompagnement.

Pour une véritable économie de la culture

Il ne s’agit ni d’ignorer les efforts ni de décourager les investissements, ni de s’enfermer dans la dépense publique sans impact. Il faut plus de transparence, de cohérence et d’efficacité.

Passer d’une culture de l’événementiel à une économie réelle de la culture implique de mise sur la formation, la production, la diffusion, la protection des droits des artistes et la création d’emplois.

La Mauritanie doit se doter des outils suivants: un fonds national de soutien à la création artistique, un statut professionnel de l’artiste, des mécanismes de financement accessibles pour les initiatives culturelles et un programme national de promotion des talents dans toutes les régions.

Il est aussi nécessaire de créer des espaces où les jeunes peuvent apprendre, expérimenter, produire et diffuser leurs œuvres, tout en valorisant nos différentes expressions linguistiques et culturelles.

La culture doit être vue comme un investissement stratégique dans le capital humain, la cohésion sociale, l’identité nationale et le rayonnement international de la Mauritanie.

Une question de responsabilité collective

Nous ne pouvons pas célébrer nos grandes figures culturelles uniquement lorsqu’elles obtiennent une reconnaissance à l’étranger. Nous devons les reconnaître, les soutenir et les valoriser localement.

Au fond, la question n’est pas seulement de savoir combien d’argent a été investi dans la culture, mais ce que ces investissements ont réellement changé dans la vie des acteurs qui la font vivre.

Ne reculons pas dans nos ambitions culturelles; interrogeons-nous collectivement: sommes-nous vraiment sur la bonne voie?

La culture mérite mieux que des discours, des bâtiments et des cérémonies. Elle mérite une politique publique ambitieuse, inclusive, transparente et durable.

Car une infrastructure culturelle sans artistes, sans créateurs et sans contenu vivant reste une coquille vide. À l’inverse, un artiste soutenu, formé et reconnu peut faire rayonner toute une nation.

Investir dans la culture, c’est investir dans l’homme. Et investir dans l’homme, c’est préparer l’avenir de la nation.

Mohamed BNEIJARA

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *