La solidité d’un État ne se mesure pas uniquement à la puissance de son exécutif, à la vitalité de son Parlement ou à l’importance des investissements qu’il réalise. Elle se mesure également à la capacité de sa justice à faire respecter la loi, à protéger les citoyens et à garantir que nul n’est au-dessus du droit. En Mauritanie, la question des moyens et de l’indépendance de la justice mérite aujourd’hui un débat national à la hauteur des ambitions démocratiques de notre pays.
Dans tout État de droit, la justice ne doit être ni un instrument du pouvoir politique ni une institution fragilisée par le manque de ressources, de locaux adaptés ou de garanties suffisantes pour accomplir sa mission. Elle doit être en mesure d’exercer pleinement ses responsabilités, dans le respect de la Constitution, des lois et des droits fondamentaux des citoyens.
Depuis Montesquieu, le principe de séparation des pouvoirs constitue l’un des fondements essentiels de la démocratie. Le pouvoir législatif élabore et vote les lois, le pouvoir exécutif conduit la politique de la nation et assure l’application des lois, tandis que l’autorité judiciaire veille à leur respect et tranche les litiges. Cette répartition n’est pas une simple théorie politique. Elle constitue une garantie contre l’arbitraire, les abus de pouvoir et les injustices.
Comme le rappelle l’esprit de l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, il ne peut y avoir de véritable Constitution sans garantie des droits ni séparation des pouvoirs. Autrement dit, la démocratie ne se résume pas à l’organisation d’élections ou à l’existence d’institutions. Elle suppose également des contre-pouvoirs crédibles, capables d’agir dans le cadre de leurs compétences, sans pression ni dépendance indue.
En Mauritanie, il est donc temps de renforcer concrètement les conditions d’exercice de l’autorité judiciaire. L’indépendance de la justice ne doit pas rester un principe proclamé dans les textes. Elle doit se traduire dans l’organisation des institutions, les garanties statutaires des magistrats, les moyens humains et matériels mis à leur disposition ainsi que dans les conditions de travail des procureurs et des autres acteurs de la chaîne judiciaire.
Les procureurs, en particulier, doivent pouvoir exercer leurs fonctions dans des conditions professionnelles appropriées, avec les garanties nécessaires à l’accomplissement de leurs missions, dans le respect de la loi et des règles régissant le ministère public. Une justice efficace exige des magistrats compétents, des greffes fonctionnels, des moyens d’investigation adaptés, des locaux dignes et une administration judiciaire suffisamment dotée. Sans ces conditions, l’accès à la justice risque de devenir plus difficile pour les citoyens, notamment les plus vulnérables.
L’indépendance judiciaire ne signifie pas l’absence de contrôle ni l’affranchissement de la loi. Elle implique au contraire une responsabilité accrue, une application impartiale des textes et une confiance renforcée entre les citoyens et les institutions. Elle exige également que les décisions judiciaires soient respectées et que chaque acteur institutionnel demeure dans les limites de ses attributions.
Mais cette exigence doit s’étendre au-delà de la justice. Plusieurs institutions constitutionnelles et organes publics indépendants jouent un rôle essentiel dans la protection des droits humains, la prévention de la torture, la promotion du dialogue social et la prise en compte des enjeux environnementaux. Pourtant, le fait que certains de ces organes exercent leurs missions dans des bâtiments loués, parfois peu adaptés à leurs responsabilités et à leur visibilité institutionnelle, soulève une question légitime sur la place que nous accordons à nos institutions.
La Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), le Mécanisme national de prévention de la torture et le Conseil économique, social et environnemental sont des exemples d’organes dont la mission mérite d’être soutenue par des conditions de fonctionnement à la hauteur de leurs responsabilités. Leurs besoins ne sont pas identiques, et leur statut juridique doit être respecté, mais tous contribuent, chacun dans son domaine, au fonctionnement de l’État et à la consolidation de la gouvernance publique.
Un siège institutionnel adapté n’est certes pas une garantie d’indépendance. Toutefois, des locaux fonctionnels, accessibles, identifiables et sécurisés contribuent à la dignité des institutions, à la confidentialité de leurs travaux, à l’accueil des citoyens et à la crédibilité de leur action. Il serait donc pertinent d’engager un état des lieux des besoins immobiliers et matériels de ces organes, puis de définir un programme progressif de construction, d’aménagement ou de mise à disposition de bâtiments publics appropriés.
Les expériences internationales montrent que l’indépendance institutionnelle se construit aussi par des garanties concrètes. Dans plusieurs démocraties, l’organisation de la justice repose sur des règles précises concernant le statut des magistrats, leur nomination, leur discipline, les garanties procédurales et les ressources nécessaires au fonctionnement des juridictions. Des conseils de la magistrature, selon les modèles nationaux, contribuent à protéger les carrières judiciaires contre les interventions inappropriées. D’autres mécanismes assurent la transparence budgétaire, l’évaluation des performances et la responsabilité des institutions.
La Mauritanie n’a pas à reproduire mécaniquement un modèle étranger. Elle peut toutefois s’inspirer des bonnes pratiques internationales pour consolider ses propres institutions, en tenant compte de sa Constitution, de son système juridique et de ses réalités économiques et sociales.
Une réforme ambitieuse pourrait s’articuler autour de plusieurs priorités : renforcer les garanties d’indépendance et d’impartialité de la justice ; améliorer les conditions de travail des magistrats et des personnels judiciaires ; assurer aux juridictions des ressources prévisibles et adaptées à leurs missions ; moderniser les infrastructures judiciaires ; et améliorer les conditions matérielles des institutions chargées de protéger les droits humains et de promouvoir la bonne gouvernance.
Cette démarche doit naturellement s’accompagner d’une gestion rigoureuse des ressources publiques, d’une transparence dans les dépenses et d’une évaluation régulière des résultats obtenus. L’indépendance et la responsabilité ne sont pas contradictoires : elles se renforcent mutuellement lorsque les institutions disposent de moyens suffisants et rendent compte de l’utilisation de ces moyens conformément à la loi.
Il appartient aux pouvoirs publics, au Parlement, aux magistrats, aux organisations de la société civile et aux citoyens de contribuer à ce débat. Le Parlement peut jouer un rôle déterminant dans l’adoption des réformes législatives nécessaires et dans le contrôle des crédits consacrés au fonctionnement de la justice et des institutions indépendantes. L’exécutif, pour sa part, doit veiller à créer les conditions matérielles et administratives permettant à chaque organe d’accomplir sa mission, sans empiéter sur ses compétences propres.
Au fond, la question est simple : quelle place voulons-nous accorder à la justice et aux institutions de contrôle dans la Mauritanie de demain ? Voulons-nous des institutions qui existent essentiellement dans les textes, ou des institutions capables d’agir, de protéger les citoyens et de contribuer effectivement à la bonne gouvernance ?
La confiance des citoyens dans l’État se construit lorsque la loi s’applique à tous, lorsque les droits sont protégés et lorsque les institutions peuvent exercer leurs missions sans intimidation ni entrave injustifiée. Elle se renforce lorsque les citoyens savent qu’ils peuvent saisir une justice accessible et impartiale, et que les organismes chargés de défendre leurs droits disposent des moyens nécessaires pour les écouter et agir.
La Mauritanie a besoin d’institutions fortes, non pour renforcer un pouvoir contre un autre, mais pour garantir l’équilibre institutionnel, la justice sociale et la stabilité durable du pays. Donner à la justice les moyens de son indépendance, offrir aux institutions constitutionnelles des conditions de travail dignes et garantir l’équilibre entre les pouvoirs ne constituent pas une dépense superflue : c’est un investissement dans l’État de droit, la confiance publique et l’avenir démocratique de la nation.
Il est temps que cette ambition devienne une priorité nationale.
Mohamed BNEIJARA