Dans l’histoire politique contemporaine de la Mauritanie, la période où Mohamed Khouna Ould Haidalla gouverna le pays (1980-1984) marque une étape notable par la volonté de refonder les rapports entre l’État et la population. Au-delà des polémiques entourant son régime, certains choix institutionnels, sociaux et économiques méritent d’être réexaminés avec le recul historique.
Une mobilisation populaire au cœur de la gouvernance
L’un des traits les plus marquants de cette période est la tentative d’utiliser la mobilisation populaire comme instrument de gouvernance et de transformation sociale. Cela s’est traduit notamment par le Mouvement national du volontariat et, ensuite, par l’installation de structures d’éducation de masse inaugurées le 23 avril 1983, destinées à organiser la participation citoyenne à différents niveaux territoriaux.
L’éducation de masse : organiser la participation populaire
Cette expérience repose sur une logique organisationnelle particulière. L’objectif n’était pas seulement d’obtenir le soutien du citoyen, mais de construire un réseau humain capable de faire remonter les préoccupations populaires, de diffuser les orientations nationales et d’impliquer les citoyens dans la vie collective.
L’organisation s’articulait sur plusieurs niveaux: un responsable de proximité encadrait un petit groupe de citoyens, lequel s’inscrivait dans une structure plus large dépendant de responsables de niveaux supérieurs. L’idée, gravée dans la mémoire de nombre d’acteurs, était de couvrir progressivement l’ensemble de la population.
Concrètement, l’architecture pouvait se résumer ainsi: dix personnes, un responsable; plusieurs groupes de proximité, un responsable supérieur; puis des niveaux correspondant à des centaines, des milliers, puis des dizaines de milliers de citoyens. Il ne s’agissait pas d’une simple organisation administrative; c’était une tentative de tisser un maillage social et territorial où le citoyen n’était pas seulement un administré, mais un acteur appelé à participer à la construction nationale.
Cette conception rejoignait l’objectif affiché à l’époque selon lequel le Mouvement national du volontariat devait contribuer à changer les mentalités et à permettre au peuple mauritanien de dépasser certaines contradictions internes.
Le volontariat comme levier de mobilisation nationale
Le volontariat était l’autre pilier de cette démarche. Dans une Mauritanie encore marquée par le nomadisme, la sécheresse, la pauvreté et les bouleversements économiques et politiques, l’enjeu était de créer une conscience collective autour du développement. Le volontariat devait permettre aux citoyens de participer directement à des actions d’intérêt général, incarnant l’idée que le développement ne pouvait être l’apanage de l’administration ou de l’État central. Déjà en 1980, Haidalla évoquait le rôle du Mouvement national du volontariat dans la transformation des mentalités et la mobilisation de la population. Bien que dissous en 1982, l’élan de mobilisation ne s’est pas éteint et s’est prolongé à travers les structures d’éducation de masse mises en place en 1983.
Des décisions historiques au cœur du pouvoir
Le bilan de la période Haidalla ne se limite pas à l’organisation politique et à la mobilisation du peuple. L’une des décisions les plus significatives fut l’abolition de l’esclavage, annoncée le 5 juillet 1980 et juridiquement consacrée par l’ordonnance n° 81-234 du 9 novembre 1981, proclamant l’abolition définitive sur tout le territoire. Il faut toutefois distinguer la décision historique de son application effective: l’abolition juridique n’a pas immédiatement éradiqué les pratiques esclavagistes ni les rapports sociaux qui y sont liés.
La charia et la recherche d’un modèle national
La période fut aussi marquée par l’introduction progressive de la charia dans divers domaines de la législation. En avril 1983, le Conseil des ministres examina les modalités pratiques de son application, reflétant la volonté de fonder un modèle politique et juridique aligné sur les références religieuses et culturelles de la société mauritanienne.
Foum Gleita: une infrastructure durable
Parmi les réalisations matérielles de cette période figure le barrage de Foum Gleita, dans le Gorgol. Les travaux se déroulèrent de 1980 à 1983, sa mise en eau eut lieu en 1983, avec l’objectif d’appuyer l’agriculture irriguée et de favoriser la transformation économique de la région.
Un bilan à nuancer
Reconnaître certains acquis ne signifie pas idéaliser son régime. Le pouvoir s’inscrivait dans le cadre de coups d’État militaires, les institutions démocratiques restaient fragiles, et les opposants furent réprimés. Haidalla fut renversé en 1984. L’histoire appelle à une lecture équilibrée: ni glorification, ni oubli des limites.
Leçons et enseignements pour aujourd’hui
Ce qui mérite particulièrement d’être revisité, c’est la philosophie de la mobilisation citoyenne. Dans une époque où la participation citoyenne et la gouvernance locale sont au cœur des débats, l’expérience des structures d’éducation de masse constitue un précédent historique mauritanien digne d’étude et de réflexion. Elle pose la question centrale: comment faire du citoyen un acteur durable du développement national?
Oui, nous avons besoin de notre histoire pour en extraire les bonnes pratiques et éviter de reproduire les mêmes erreurs. Toute œuvre humaine est perfectible, et ceux qui nous ont gouvernés avaient, chacun à leur manière, ce qui pouvait améliorer ou contribuer à notre gouvernance. Il est essentiel que nos enfants apprennent l’histoire de notre pays afin de comprendre le passé, de s’en inspirer et de construire un avenir plus éclairé. Aujourd’hui comme hier, revisiter cette histoire nous permet d’éclairer nos choix présents et futurs, et de nourrir une citoyenneté active, informée et responsable.
Mohamed BNEIJRA