Lors de sa visite effectuée hier à Nouakchott Sud, Son Excellence le Président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, a abordé la question de l’assainissement de la capitale et souligné, à juste titre, que la réussite de cette mission ne dépend pas uniquement des moyens techniques et logistiques, mais également d’un changement de mentalité et d’un engagement citoyen.
Cette observation mérite une attention particulière.
La société ARMA, dont l’expérience et les compétences techniques sont reconnues, notamment au regard de son parcours au Maroc, dispose d’un savoir-faire et de moyens qui peuvent contribuer significativement à l’amélioration de la propreté de Nouakchott. Elle mérite respect et considération, à la hauteur de la mission qui lui a été confiée.
Cependant, aucune entreprise, aussi compétente et bien équipée soit-elle, ne peut réussir durablement sa mission si elle intervient dans un environnement où les autres parties prenantes ne sont pas suffisamment mobilisées et responsabilisées.
L’instruction donnée par le ministre de l’Intérieur aux walis pour superviser les opérations d’assainissement soulève également une question importante de gouvernance territoriale. La supervision, le suivi et la coordination des services publics relèvent normalement des responsabilités permanentes des autorités administratives dans leurs territoires respectifs. Ils ne devraient pas nécessiter des instructions exceptionnelles pour être activés.
Mais le problème est encore plus profond : la faible implication effective des communes, de la société civile, des organisations de jeunesse, des responsables de quartiers et des populations constitue une limite importante à l’efficacité du dispositif.
UNE CHAÎNE DE RESPONSABILITÉS, DU CITOYEN AU CENTRE D’ENFOUISSEMENT
La gestion des déchets ne commence pas avec le passage des camions d’ARMA et ne s’arrête pas à leur arrivée au centre d’enfouissement. Elle constitue une véritable chaîne de responsabilités qui doit être organisée de manière cohérente, depuis le citoyen jusqu’au traitement final des déchets.
Cette chaîne implique plusieurs acteurs complémentaires :
- Le citoyen, premier maillon du dispositif, doit adopter des comportements responsables : éviter les dépôts anarchiques, respecter les horaires de collecte, utiliser les espaces prévus et participer au tri des déchets à la source.
- Les responsables de quartiers et les organisations de jeunesse doivent contribuer à la sensibilisation, à la mobilisation communautaire et au suivi de la propreté de leur environnement.
- Les communes, qui disposent de responsabilités territoriales et prélèvent des taxes et redevances liées aux services locaux, doivent être pleinement associées au dispositif. Elles doivent contribuer à l’organisation de la collecte, à la sensibilisation, au contrôle de proximité et à la transparence dans l’utilisation des ressources mobilisées pour les services d’assainissement.
- La société ARMA doit assurer ses obligations opérationnelles conformément au cahier des charges : collecte régulière, transport, couverture des quartiers, respect des circuits et qualité des prestations.
- Les centres de traitement et d’enfouissement doivent s’inscrire dans une véritable politique de gestion intégrée des déchets, privilégiant le tri, la valorisation et le recyclage avant l’enfouissement des déchets ultimes.
Il est particulièrement important de sortir d’une logique où tous les déchets sont considérés comme de simples ordures destinées à être transportées et enfouies. Une partie importante des déchets ménagers peut être triée, valorisée ou recyclée, notamment les matières plastiques, le papier, le carton, le verre et les déchets organiques susceptibles d’être transformés en compost.
Cette approche ouvre également des perspectives économiques : création d’emplois pour les jeunes, développement de petites entreprises de recyclage, émergence de filières de valorisation et amélioration de la durabilité financière du système d’assainissement.
La question de la mobilisation des ressources mérite également d’être posée : les taxes et redevances prélevées au niveau des communes doivent-elles être mieux articulées avec le financement des services de propreté et de gestion des déchets ? Comment assurer une meilleure transparence entre les contributions des citoyens, les ressources des collectivités et les coûts réels du service ?
POUR UNE GOUVERNANCE TERRITORIALE PARTICIPATIVE DE L’ASSAINISSEMENT
Au regard de ces enjeux, il serait pertinent de mettre en place un Comité territorial de gouvernance et de suivi de l’assainissement dans chaque commune.
Ce comité pourrait réunir la municipalité, les représentants des autorités administratives, les responsables de quartiers, les organisations de jeunesse, la société civile et la société ARMA.
Il aurait notamment pour missions de :
- Assurer le suivi régulier des prestations de collecte et de nettoyage dans les différents quartiers.
- Identifier les points noirs et proposer des solutions adaptées aux réalités locales.
- Organiser la sensibilisation et la mobilisation citoyenne pour promouvoir les comportements responsables.
- Veiller à la coordination entre les communes, les autorités administratives et l’entreprise chargée de l’assainissement.
- Encourager le tri à la source, la valorisation et le recyclage des déchets, notamment à travers des initiatives économiques portées par les jeunes.
- Contribuer à la transparence dans la mobilisation et l’utilisation des ressources consacrées à l’assainissement.
- Produire périodiquement un bilan public sur l’état de la propreté et la qualité des services dans la commune.
Ce mécanisme permettrait de rapprocher la gouvernance de l’assainissement des citoyens, de renforcer la redevabilité des acteurs et de faire de chaque commune un véritable espace de responsabilité collective.
LE VÉRITABLE DÉFI : PASSER DE LA COLLECTE DES ORDURES À UNE POLITIQUE D’ÉCONOMIE CIRCULAIRE
Il faut donc penser l’assainissement comme un système intégré et non comme une simple opération de nettoyage.
La réussite de cette politique exige une clarification des responsabilités, une coordination institutionnelle efficace entre l’État, les walis, les communes, ARMA, la société civile et les populations, ainsi qu’un mécanisme permanent de suivi et d’évaluation.
Au-delà des équipements modernes remis à ARMA, le véritable investissement doit aussi porter sur l’organisation territoriale, l’éducation citoyenne, l’économie circulaire et la responsabilisation de chaque acteur.
Une ville propre commence dans chaque ménage, se construit dans chaque quartier, s’organise au niveau de chaque commune et se garantit jusqu’au centre de traitement des déchets.
C’est toute cette chaîne qu’il faut repenser pour que Nouakchott puisse véritablement devenir une capitale propre, durable et respectueuse de son environnement.
Notre véritable faiblesse réside peut-être moins dans le manque de moyens que dans nos habitudes, notre organisation et notre difficulté à faire vivre une responsabilité collective.
Une ville propre ne se décrète pas et ne s’impose pas uniquement par des moyens logistiques : elle se construit par l’organisation, la responsabilité et le changement des comportements.
C’est à ce niveau que doit commencer le véritable changement.
Mohamed BNEIJARA