l’Eveil Hebdo – A quelques semaines des élections législatives, régionales et municipales, prévues au mois de mai prochain, les manœuvres et tractations vont bon train. Les partis politique sont sur le pied de guerre pour mener cette nouvelle bataille qui, force est de le constater, risque de donner les mêmes résultats que celles menées depuis l’instauration de la démocratie dans le pays.

A savoir un pouvoir qui mène la danse et une opposition qui se cherche et se raccroche à tout ce qu’elle peut pour entretenir une illusion de démocratie, alors que tout le monde est conscient que les dés ont été pipés depuis le début du processus, en 1991.

Issu du coup d’État militaire du 12 décembre 1984, le régime qui a décrété, le 15 avril 1991, l’ouverture pluraliste a fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation, qui lui a permis de se perpétuer et de survivre bon an mal an.

Mieux, la réussite de ce qui a été vécu avant tout comme un test de passage a été telle que les autorités n’ont guère hésité à donner la date symbole du 12 décembre (1997) pour l’organisation des secondes élections présidentielles de l’ère «démocratique».

Le Président de la République et homme fort du pays à l’époque, Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, entamait donc un second mandat de six ans sous le double signe de la continuité politique assumée et de l’assurance personnelle. Mais, en dehors de cette originalité plutôt anecdotique, le cas mauritanien ne devrait pas, en tant que tel, susciter davantage d’intérêt.

Tout au plus illustre-t-il le constat général selon lequel, dans la tentative de compréhension du politique dans l’ancien tiers-monde, la démocratisation n’est pas le fait décisif qui explique la formation de l’État, le tournant attendu n’ayant guère eu lieu.

De ce point de vue, l’hypothèse du reflux et de la restauration autoritaire ne souffre pas d’objection décisive. Faut-il pour autant congédier la question sans autre forme de procès ?

La réponse est de toute évidence négative car, que la démocratisation soit perçue comme un bouleversement politique majeur ou comme une simple péripétie, elle n’en circonscrit pas moins un espace d’actions et de pratiques sociopolitiques relativement inédites ; son introduction n’a pas été sans effet sur la configuration des rapports politiques, sur la conduite des acteurs ou sur le processus plus général de «formation de l’État ».

Il convient donc de se pencher au moins sur certains aspects du travail politique mené par tous les acteurs à l’occasion et sous le couvert de cette ouverture politique, à distance des visions normatives de la démocratisation qui, elles, se focalisent sur les interactions entre élites.

Telle est du moins la posture que défendent certains analystes en retenant l’hypothèse suivante : instrumentalisée par les régimes en place, la démocratisation a aussi été « récupérée » par les sociétés elles-mêmes, qui ont participé activement aux processus « d’implantation problématique » de la nouvelle rationalité pluraliste, en utilisant notamment les multiples « modes populaires d’action politiques.

S’adapter, se réajuster pour perdurer

S’il fournit au régime mauritanien une ressource supplémentaire pour s’adapter, se réajuster ou perdurer, le «processus démocratique » ouvre aussi aux acteurs sociaux davantage que des espaces de liberté: un espace des possibles.

En se l’appropriant, ceux-ci se procurent une occasion de renégocier la relation au politique et à l’État, et même la nature propre du pouvoir de cet État.

De ce fait, la nature des rapports politiques au sein de cette conjoncture démocratique particulière se situe à la croisée de dynamiques en apparence contradictoires, mais en fait passablement convergentes.

Les représentations et les pratiques politiques en cours de transformation finissent par tracer les contours d’un univers politique singulier mais concret, travaillé par un imaginaire en acte, doté de discours structurants et de codes figurés dans des modes d’action quotidiens.

Plus précisément, dans la logique de la restauration autoritaire dont la routinisation de la démocratie est à la fois un terme et une modalité, l’État met en place des techniques de sujétion et un cadre de gestion politique qui font naturellement appel à l’obéissance sociale.

Sans l’attaquer de front et même en s’y insérant, les acteurs sociaux essaient d’en tirer le meilleur parti.

Mais, pour mieux saisir le caractère paradoxal de la démocratisation mauritanienne, il convient d’analyser l’illusion démocratique et les pratiques duales dont elle est marquée, pratiques qui tiennent tout à la fois de la logique autoritaire « postcoloniale » dans ses aspects les plus caricaturaux, et de la logique plus ou moins pluraliste institutionnalisant l’expression, la mobilisation et le jeu politique concurrentiels.

L’espace circonscrit par cette dynamique contradictoire et paradoxale ne se réduit évidemment pas à ce dualisme apparent.

Mise en scène ou simple illusion ?

Dans le cas mauritanien, l’espace circonscrit par la nouvelle donne démocratique ou pluraliste donne à voir des conceptions et des pratiques qui doivent beaucoup à la croyance en un ensemble de principes généraux dont tous s’accordent à reconnaître la valeur relative, mais qui ne dispensent pas moins de jouer le jeu comme s’il était vrai et, à force de le jouer, d’y croire fortement : par exemple, on sait que les élections sont souvent entachées de fraude, mais on ne cherche pas moins de manière tout à fait sincère à faire campagne, à se donner l’illusion d’avoir remporté des voix, à convaincre, à mobiliser, à se donner corps et âme pour son champion ou son camp, etc.

Or, en insistant sur le caractère intentionnel de la mise en scène du processus démocratique mauritanien par la seule volonté d’un régime qui n’en paraît que plus «malveillant», n’omet-on pas de prendre en compte la propre et solide croyance du régime dans la légitimité des résultats de ce montage et, surtout, le caractère collectif (c’est-à-dire, partiellement unilatéral et en partie seulement le fait exclusif du régime) de ce dernier ? Il n’est guère certain que la majorité des Mauritaniens soit persuadée du caractère mystificateur du jeu démocratique.

Et quand bien même ce serait le cas pour certains, l’important serait alors pour ces derniers, dans leur vie politique quotidienne, d’intérioriser et d’entretenir l’illusion d’un monde politique clivé et parfois conflictuel, structuré par des opinions politiques plus ou moins durcies; de livrer des batailles électorales «perdues» ou « gagnées » par les uns et les autres, influençant jusqu’au vécu social non politique : ainsi, dans certaines villes ou quartiers, les relations de voisinage sont modelées par les appartenances politiques, de façon parfois grotesque quand certaines familles se sont déchirées ou certains voisins querellés « depuis la dernière élection ».

C’est dire que les amitiés, les réseaux de sociabilité peuvent se faire et se défaire pour des questions de positionnement politique souvent dramatisées. Le caractère unilatéral du montage est donc tout à fait relatif.

Sikhousso

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