Aujourd’hui à un tournant crucial de son développement économique et social, la Mauritanie, longtemps classée parmi les Pays les Moins Avancés (PMA), affiche désormais des indicateurs encourageants qui nourrissent l’espoir d’une sortie progressive de cette catégorie définie par l’ONU. Cependant, derrière ces chiffres de croissance et ces avancées institutionnelles subsistent encore de profondes fragilités structurelles, soulevant la question : la Mauritanie est-elle réellement prête à franchir cette étape historique ?

Le dernier rapport national sur la mise en œuvre du Programme d’action de Doha témoigne de progrès significatifs. Depuis plusieurs années, le pays s’est engagé dans une dynamique de transformation, portée par la Stratégie Nationale de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée (SCAPP 2016-2030). Ces efforts ont porté leurs fruits dans plusieurs secteurs clés.

L’accès aux services sociaux de base s’est amélioré : environ 12 % de la population supplémentaire bénéficie désormais d’un accès sécurisé à l’eau et à l’assainissement. La progression de l’électricité est également notable, avec un taux d’accès passé de 42 % à 59 % entre 2020 et 2025, permettant à de nombreuses familles d’améliorer leurs conditions de vie et leurs perspectives économiques.

Dans le domaine de la santé, la baisse de la mortalité infantile et maternelle constitue un signe positif, renforçant le capital humain, un élément central pour tout développement durable. Par ailleurs, la transition énergétique avance avec une augmentation de la part des énergies renouvelables dans le mix national, passant de 30 % à 48 %, tandis que l’intégration prochaine du gaz naturel ouvre de nouvelles opportunités.

Sur le volet économique, la Mauritanie a également enregistré des performances remarquables : la croissance économique a atteint 6,3 % en 2024, même si une décélération à 4,1 % est attendue en 2025 en raison du recul de la production minière. L’inflation, autrefois préoccupante, a été fortement maîtrisée, passant de 9,6 % en 2022 à seulement 1,3 % fin 2025, grâce à une politique monétaire prudente menée par la Banque Centrale.

Le pays a dépassé dès 2025 l’objectif international de pression fiscale fixé à 15 %, grâce à la digitalisation de l’administration fiscale et à l’élargissement de l’assiette fiscale. Ces efforts pour mobiliser davantage de ressources publiques constituent un levier stratégique pour financer des investissements dans l’éducation, la santé, les infrastructures et la protection sociale.

Cependant, malgré ces avancées, la réalité sociale demeure préoccupante. Le principal obstacle à la sortie du statut de PMA reste le déficit de capital humain. Le système éducatif continue de faire face à d’importantes difficultés : seulement 40 % des élèves achèvent le premier cycle du secondaire, avec un décrochage particulièrement élevé chez les filles. La situation des jeunes femmes est alarmante : près d’une sur deux, âgées de 15 à 24 ans, n’est ni scolarisée, ni en emploi, ni en formation.

Cette vulnérabilité est aggravée par les mariages précoces et les grossesses adolescentes, qui compromettent durablement les perspectives éducatives et professionnelles de nombreuses jeunes filles. Les inégalités entre hommes et femmes constituent également un frein majeur au développement national. La participation des femmes au marché du travail ne dépasse pas 26,7 %, et de nombreuses études estiment que ces inégalités coûtent près de 19 % de la richesse potentielle du pays.

La question de la sécurité alimentaire et de la nutrition reste également critique : en 2025, près de 23 % des ménages vivent en situation d’insécurité alimentaire modérée ou sévère. Cette réalité affecte la santé des enfants, leurs capacités d’apprentissage et la productivité de toute une génération. Selon les estimations, les enfants nés en 2024 ne pourront exploiter que 15 % de leur potentiel de capital humain à l’âge adulte si ces tendances persistent.

Ces défis sociaux s’accompagnent de vulnérabilités économiques profondes. L’économie mauritanienne demeure fortement dépendante des industries extractives, notamment du secteur minier et halieutique, ce qui la rend vulnérable aux fluctuations des marchés internationaux. La dépendance aux importations alimentaires et énergétiques continue également de peser lourdement sur la balance commerciale.

Le changement climatique constitue un autre défi majeur : la désertification, la pression sur les ressources naturelles et les sécheresses fragilisent les moyens de subsistance, en particulier dans les zones rurales. Par ailleurs, les disparités territoriales entre régions urbaines et rurales accentuent les inégalités dans l’accès aux services essentiels.

Conscient de ces enjeux, le gouvernement affirme sa volonté d’élaborer une stratégie nationale pour une sortie durable du statut de PMA. Celle-ci devra s’appuyer sur la consolidation des acquis, l’accélération des réformes structurelles et le développement d’un modèle inclusif, résilient et durable.

Sortir du statut de PMA ne serait pas seulement une reconnaissance internationale ; ce serait une étape décisive vers une nouvelle phase de développement, fondée sur une économie plus diversifiée, une gouvernance renforcée et une valorisation accrue du capital humain. Toutefois, cette transition nécessitera des investissements massifs dans l’éducation, la santé, l’emploi des jeunes, l’autonomisation des femmes et la résilience face au changement climatique.

La Mauritanie dispose aujourd’hui de nombreux atouts : des ressources naturelles importantes, une stabilité macroéconomique en amélioration, un potentiel énergétique prometteur et une volonté politique claire de réforme. Néanmoins, la sortie durable du statut de PMA ne pourra être concrétisée sans une transformation profonde des réalités sociales qui freinent encore le développement humain.

Le challenge ne consiste plus seulement à générer de la croissance, mais à faire en sorte que cette croissance profite réellement à tous les Mauritaniens. La véritable réussite réside dans la capacité du pays à réduire les inégalités, à renforcer son capital humain et à bâtir une économie résiliente, car c’est dans cette perspective que se joue son avenir hors de la catégorie des Pays les Moins Avancés.

Mohamed BNEIJARA

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