Plus de soixante ans après la publication de L’Afrique noire est mal partie, l’œuvre de l’agronome français René Dumont demeure une source d’interpellation pour les décideurs africains. Longtemps considérée comme excessivement pessimiste, voire provocatrice, cette analyse fait aujourd’hui preuve d’une étonnante lucidité face aux défis structurels que rencontrent encore de nombreux pays du continent. La Mauritanie illustre à bien des égards cette réalité.

Lorsque René Dumont publiait son livre en 1962, il mettait en garde contre les dangers d’un développement négligeant l’agriculture vivrière, la gestion durable des ressources naturelles et la souveraineté alimentaire. Son message était clair : aucun pays ne peut assurer un développement durable s’il dépend exclusivement de l’extérieur pour nourrir sa population. Plus de six décennies plus tard, cette mise en garde trouve une résonance particulièrement forte en Mauritanie.

Aujourd’hui, le pays doit importer plus de 70 % de ses besoins alimentaires. Cette dépendance expose directement les ménages aux fluctuations des prix mondiaux, aux crises géopolitiques, aux interruptions des chaînes d’approvisionnement et aux effets du changement climatique. Chaque hausse du prix du blé, du riz ou de l’huile sur les marchés internationaux se traduit immédiatement par une augmentation du coût de la vie pour les familles mauritaniennes.

Cette vulnérabilité alimentaire s’accompagne d’une fragilité sociale persistante. Malgré des progrès dans plusieurs secteurs, la pauvreté reste importante, et la malnutrition continue de toucher des milliers d’enfants et de femmes. L’insécurité alimentaire demeure une réalité pour une partie significative de la population, notamment dans les zones rurales où les sécheresses récurrentes et la dégradation des terres réduisent les capacités de production des ménages.

Le Programme AOUN, mis en œuvre par les autorités mauritaniennes, illustre l’ampleur des besoins sociaux. En apportant une assistance à près de deux millions de personnes — soit plus d’un tiers de la population — il témoigne de l’engagement de l’État envers ses populations vulnérables. Cependant, il met aussi en lumière une réalité préoccupante : lorsque l’État doit soutenir une proportion aussi importante de ses citoyens pour couvrir leurs besoins essentiels, cela révèle des fragilités économiques et alimentaires profondes, dépassant le simple cadre de l’urgence sociale.

René Dumont ne condamnait pas la recherche de croissance ou d’exportation. Il plaidait plutôt pour un équilibre où l’agriculture vivrière, créatrice d’emplois et garante de la sécurité alimentaire, constituerait le socle du développement. Son ambition était que les pays africains produisent d’abord ce qu’ils consomment, avant de chercher à exporter leurs richesses.

Pour la Mauritanie, cette réflexion conserve toute son actualité. Le pays dispose d’atouts considérables : les terres irrigables de la vallée du fleuve Sénégal, un potentiel pastoral important, des ressources halieutiques parmi les plus riches au monde, ainsi qu’une jeunesse qui représente une ressource humaine précieuse. Pourtant, ces potentialités restent insuffisamment mobilisées pour garantir une souveraineté alimentaire véritable.

Les investissements dans l’irrigation, la maîtrise de l’eau, la modernisation des exploitations agricoles, la valorisation de l’élevage, la transformation agroalimentaire et le développement des chaînes de valeur locales doivent devenir des priorités stratégiques. Par ailleurs, la lutte contre la malnutrition exige une approche multisectorielle associant agriculture, santé, protection sociale, éducation, eau et assainissement, tout en favorisant l’autonomisation des femmes.

Une autre intuition majeure de René Dumont concerne la préservation des ressources naturelles. Bien avant que le changement climatique ne devienne un enjeu international, il alertait déjà sur les risques liés à la dégradation des sols, à la désertification et à la surexploitation des écosystèmes. Pour un pays sahélien comme la Mauritanie, fortement exposé aux aléas climatiques, ces préoccupations sont aujourd’hui plus que jamais d’actualité.

La souveraineté alimentaire ne signifie pas autarcie. Elle consiste à renforcer les capacités nationales pour réduire progressivement la dépendance extérieure, tout en garantissant à chaque citoyen un accès durable à une alimentation suffisante, saine et nutritive. Les dispositifs de protection sociale, aussi indispensables soient-ils, ne peuvent se substituer à une économie productive capable de créer des emplois, de générer des revenus et de nourrir durablement sa population.

L’histoire montre que parfois, les visionnaires ont raison. Plus de soixante ans après ses avertissements, René Dumont apparaît moins comme un messager de malheur que comme un observateur lucide des défis du développement africain. Son message demeure d’une actualité saisissante : investir dans l’agriculture familiale, protéger les ressources naturelles, valoriser les femmes rurales, renforcer le capital humain et faire de la sécurité alimentaire un pilier de la souveraineté nationale.

Pour la Mauritanie, le défi dépasse la seule question agricole : il s’agit d’un choix de société. Tant que le pays dépendra massivement des importations pour nourrir sa population et que des millions de citoyens auront besoin d’une assistance régulière pour satisfaire leurs besoins alimentaires, les avertissements de René Dumont continueront à résonner comme un appel à bâtir un modèle de développement plus résilient, plus inclusif et davantage basé sur ses immenses potentialités nationales.

Mohamed BNEIJARA

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