À nos politiques, religieux, notables, intellectuels et responsables de la société : il est temps de regarder la réalité en face

Il existe des proverbes qui valent parfois mieux que de longs discours.

Un proverbe turc dit : « Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi ; c’est le palais qui devient un cirque. »

La formule est brutale. Mais elle pose une question qui mérite d’être entendue dans notre pays : que devenons-nous lorsque ceux qui devraient incarner les valeurs commencent eux-mêmes à les banaliser ?

La Mauritanie est un pays profondément attaché à l’Islam, à la religion, à la dignité, à l’honneur, à la solidarité, au respect de la parole donnée et aux valeurs de la société.

Nous parlons beaucoup de ces valeurs.

Mais les vivons-nous suffisamment ?

C’est peut-être là que se trouve l’une des grandes questions de notre époque.

Nous avons beaucoup de discours, mais avons-nous encore suffisamment d’exemples ?

Dans les mosquées, dans les conférences, dans les réunions politiques, dans les cérémonies officielles, sur les réseaux sociaux et dans nos conversations quotidiennes, nous parlons de justice, de solidarité, de patriotisme, de respect, de religion et d’intégrité.

Mais la société observe surtout les comportements.

Le citoyen ne juge pas seulement un responsable sur ce qu’il dit. Il regarde ce qu’il fait.

Le jeune ne demande pas seulement qu’on lui parle de morale. Il veut voir des adultes qui respectent effectivement leurs engagements.

Le pauvre n’attend pas uniquement des discours sur la solidarité. Il attend de pouvoir accéder à ses droits dans la dignité.

Le citoyen qui cherche un service public ne devrait pas avoir besoin d’un proche, d’un intermédiaire ou d’une relation pour être traité correctement.

C’est dans ces situations ordinaires que les grandes valeurs deviennent réelles.

L’honnêteté : une valeur que nous devons remettre au centre

L’honnêteté ne consiste pas uniquement à ne pas voler ou à ne pas mentir.

C’est aussi tenir sa parole.

Reconnaître ses erreurs.

Refuser le favoritisme lorsqu’il est injuste.

Ne pas utiliser une fonction publique pour régler des comptes personnels.

Ne pas confondre intérêt général et intérêt familial.

Ne pas transformer une responsabilité en propriété privée.

Ne pas applaudir aujourd’hui ce que l’on condamnait hier simplement parce que les circonstances ont changé.

L’honnêteté commence lorsque nous cessons d’avoir deux poids, deux mesures.

Nous ne pouvons pas demander la transparence aux autres tout en refusant nous-mêmes de rendre des comptes.

Nous ne pouvons pas dénoncer le favoritisme tout en souhaitant qu’il fonctionne en notre faveur.

Nous ne pouvons pas condamner la corruption tout en considérant comme normal le « petit service » obtenu grâce à une relation.

La morale que nous exigeons des autres doit commencer par nous-mêmes.

À nos responsables politiques : le pouvoir n’est pas un patrimoine

À ceux qui exercent une responsabilité publique, rappelons une évidence : une fonction n’est pas une propriété personnelle.

Un poste est confié pour servir.

Un mandat est temporaire.

Une nomination est une responsabilité.

Un ministère, une institution, une commune ou une administration appartient à la République, pas à celui ou celle qui la dirige momentanément.

Le véritable responsable n’est pas celui qui rassemble autour de lui le plus grand nombre de courtisans.

C’est celui qui accepte d’entendre une vérité qui dérange.

Ce n’est pas celui qui est constamment applaudi.

C’est celui qui accepte la contradiction lorsqu’elle peut améliorer l’action publique.

Le pouvoir devrait produire davantage de responsabilité que d’arrogance.

À nos responsables religieux : notre société a besoin d’exemples

Notre pays possède une tradition religieuse profonde et une longue culture du savoir islamique.

C’est une richesse considérable.

Mais cette richesse nous impose également une responsabilité.

La parole religieuse ne doit pas être uniquement une parole de circonstance.

Elle doit rappeler à tous — gouvernants comme gouvernés — que l’honnêteté, la justice, l’équité, l’amāna et la responsabilité sont des obligations morales.

Le religieux qui conseille le citoyen doit également pouvoir rappeler ses responsabilités au puissant.

La religion ne doit pas être mobilisée uniquement pour demander aux faibles d’être patients.

Elle doit aussi rappeler aux puissants leurs devoirs.

La foi ne se mesure pas seulement à la beauté d’un discours.

Elle se mesure aussi à la manière dont nous traitons celui qui n’a ni pouvoir, ni argent, ni relation.

À nos notables et leaders communautaires : protégeons la société, pas seulement nos proches

Notre société repose encore largement sur les solidarités familiales, tribales, communautaires et sociales.

Elles ont joué et jouent encore un rôle important.

Mais toute solidarité doit avoir une limite : la justice et l’intérêt général.

Défendre un proche ne signifie pas justifier toutes ses actions.

Protéger sa communauté ne signifie pas fermer les yeux sur les injustices commises en son sein.

Être loyal ne signifie pas devenir complice.

La vraie loyauté consiste parfois à dire à son propre frère : « Tu as tort. »

C’est ainsi que les sociétés se corrigent et progressent.

Le danger le plus grave n’est peut-être pas le mensonge, mais sa banalisation

Une société devient fragile lorsque les mauvaises pratiques cessent de choquer.

Lorsque le favoritisme devient normal.

Lorsque le mensonge devient une stratégie.

Lorsque l’opportunisme devient une qualité.

Lorsque la compétence devient secondaire par rapport à la proximité.

Lorsque la critique est perçue comme une trahison.

Lorsque celui qui dit la vérité devient gênant tandis que celui qui flatte devient fréquentable.

Le véritable danger commence lorsque nous ne sommes plus indignés par ce qui devrait nous indigner.

Car lorsqu’une mauvaise pratique devient ordinaire, elle finit par être considérée comme normale.

Et lorsqu’elle devient normale, elle devient difficile à combattre.

Qui protège alors nos valeurs ?

C’est la question centrale.

Qui protège l’honnêteté lorsque le mensonge devient avantageux ?

Qui protège la justice lorsque les relations personnelles prennent le dessus ?

Qui protège le mérite lorsque la proximité devient plus importante que la compétence ?

Qui protège les jeunes lorsque les adultes leur donnent parfois le mauvais exemple ?

Qui protège la religion lorsqu’elle est réduite à des discours sans conséquence sur les comportements ?

Qui protège l’État lorsque les intérêts particuliers cherchent à passer avant l’intérêt général ?

La réponse ne peut pas être seulement : « le gouvernement ».

La responsabilité est collective.

L’État a sa responsabilité.

Les partis politiques ont la leur.

Les religieux ont la leur.

Les élus ont la leur.

Les médias ont la leur.

La société civile a la sienne.

Les familles ont la leur.

Et chaque citoyen a également une responsabilité.

Nous devons retrouver le courage de nous dire la vérité

La Mauritanie n’a pas besoin d’une nouvelle compétition de beaux discours.

Elle a besoin de cohérence.

Nous devons pouvoir dire à notre propre camp ce que nous dirions au camp adverse.

Défendre un principe lorsqu’il nous avantage est facile.

Le véritable test commence lorsqu’il nous oblige à défendre le même principe contre notre propre intérêt.

C’est cela, l’honnêteté.

C’est cela, la responsabilité.

C’est cela, le patriotisme véritable.

Ne transformons pas nos valeurs en décor

Nous avons les mots.

Nous avons les références religieuses.

Nous avons les traditions.

Nous avons les discours patriotiques.

Nous avons les institutions.

Mais une société ne se protège pas avec des mots.

Elle se protège par des comportements.

Si nous voulons transmettre une Mauritanie meilleure à nos enfants, nous devons leur laisser autre chose que des discours sur la morale.

Laissons-leur des exemples.

Des responsables qui reconnaissent leurs erreurs.

Des religieux qui disent la vérité aux puissants comme aux faibles.

Des institutions qui traitent les citoyens avec équité.

Des familles qui enseignent que l’honneur ne consiste pas à protéger une faute, mais à avoir le courage de la corriger.

Des citoyens qui refusent de vendre leurs principes pour un avantage personnel.

Le palais doit rester un palais

Revenons au proverbe.

« Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi ; c’est le palais qui devient un cirque. »

La leçon n’est pas seulement destinée aux dirigeants.

Elle nous concerne tous.

Chaque institution est plus grande que la personne qui la dirige.

Chaque fonction publique est plus importante que celui qui l’occupe.

Chaque responsabilité religieuse est plus grande que celui qui la porte.

Chaque organisation sociale doit servir une mission qui dépasse ses dirigeants.

Ne permettons donc pas que les comportements individuels dégradent les institutions collectives.

La Mauritanie mérite mieux que la banalisation du mensonge, du favoritisme, de l’hypocrisie et de l’opportunisme.

Elle mérite une culture renouvelée de la responsabilité.

Une culture où la parole donnée compte.

Où le mérite compte.

Où la justice compte.

Où l’honnêteté compte.

Où la religion inspire les comportements autant que les discours.

Et où le patriotisme signifie d’abord servir son pays, même lorsque personne ne regarde.

Une dernière question

À tous ceux qui disposent aujourd’hui d’une responsabilité, petite ou grande, politique, religieuse, administrative ou sociale :

Lorsque votre passage sera terminé, qu’aurez-vous laissé derrière vous ?

Un poste ?

Un réseau ?

Des photos ?

Des applaudissements ?

Ou une institution plus forte, une société plus confiante et une génération plus respectueuse des valeurs que vous prétendiez défendre ?

L’histoire ne retiendra pas seulement ce que nous avons dit. Elle retiendra surtout ce que nous avons fait de la confiance qui nous avait été accordée.

Et peut-être est-il temps, collectivement, de nous rappeler une vérité très simple :

Les valeurs ne sont pas faites pour être récitées.
Elles sont faites pour être vécues.

Mohamed BNEIJARA

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