La Mauritanie traverse une période de décisions difficiles. L’augmentation des prix du carburant et du gaz, qui pèse lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages, en est une illustration frappante. Conscient de l’impact social de ces mesures, l’État a tenté d’y répondre par des mécanismes d’accompagnement : transferts sociaux en faveur des ménages vulnérables, revalorisation du SMIG pour les travailleurs à faible revenu. Sur le principe, ces choix relèvent de la responsabilité des pouvoirs publics et peuvent s’inscrire dans une logique de rééquilibrage économique.

Mais à côté de ces mesures économiques, une autre décision suscite une inquiétude bien plus profonde : l’interdiction faite aux citoyens d’utiliser leurs véhicules entre 00h et 5h du matin.

Cette mesure ne relève plus de la gestion économique. Elle touche directement aux libertés fondamentales.

En Mauritanie, la Constitution est claire. Elle garantit, entre autres, la liberté de circulation, la liberté d’expression et la liberté de réunion. La liberté de circulation n’est pas un privilège accordé par l’administration ; c’est un droit fondamental. Certes, ce droit peut être encadré. Mais il ne peut l’être qu’à deux conditions strictes : la légalité et la proportionnalité.

Toute restriction doit d’abord reposer sur une base juridique claire — une loi ou un règlement adopté dans le respect des procédures. Ensuite, elle doit être proportionnée à l’objectif poursuivi : nécessaire, justifiée, et limitée dans le temps.

Or, interdire de manière générale la circulation des véhicules pendant cinq heures chaque nuit soulève de sérieuses interrogations. Quelle est la base légale précise de cette décision ? Quelle menace justifie une telle restriction ? Et surtout, en quoi une interdiction totale est-elle proportionnée à l’objectif recherché ?

Dans les démocraties, ce type de mesures est généralement réservé à des situations exceptionnelles : crises sanitaires majeures, comme lors de la pandémie de COVID-19, ou contextes sécuritaires extrêmes. Même dans ces cas, elles sont strictement encadrées, temporaires, et soumises à un contrôle rigoureux.

Appliquer une restriction aussi forte en dehors de circonstances exceptionnelles revient à banaliser l’atteinte aux libertés. C’est ouvrir la porte à une gouvernance par instruction plutôt que par le droit.

Un État de droit ne se mesure pas seulement à sa capacité à prendre des décisions, mais à sa capacité à respecter ses propres règles. La Constitution n’est pas un texte symbolique : elle est la norme suprême. Toute décision qui s’en écarte fragilise l’équilibre institutionnel et la confiance des citoyens.

Il ne s’agit pas ici de nier les défis auxquels le pays est confronté. Ni de contester le rôle de l’État dans le maintien de l’ordre public. Mais ce rôle ne peut s’exercer au détriment des droits fondamentaux sans justification solide, transparente et légalement fondée.

Aujourd’hui, la question posée dépasse largement celle de la circulation nocturne. Elle interroge notre rapport collectif à la loi, à la liberté et à l’autorité.

Accepter sans débat une restriction aussi significative, c’est prendre le risque d’installer durablement des pratiques contraires à l’esprit de la Constitution.

Dans une Mauritanie qui aspire au développement et à la stabilité, le respect de l’État de droit ne doit jamais devenir une variable d’ajustement.

Mohamed BNEIJARA

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