Depuis deux ans, la Mauritanie a commencé à exporter des pastèques vers les marchés sous-régionaux et internationaux. Cette évolution est à saluer, car elle démontre clairement que notre pays possède à la fois les conditions naturelles et techniques nécessaires pour produire au-delà de ses besoins domestiques. Cependant, il est important de souligner que cette dynamique est principalement impulsée par des investisseurs privés étrangers, notamment marocains, qui exploitent un potentiel que nous connaissons depuis longtemps. Cette réalité ne devrait ni susciter de crispations ni de polémiques, mais plutôt encourager une réflexion nationale posée et responsable sur nos orientations stratégiques dans le domaine agricole.

Il est paradoxal de constater qu’en dépit de la disponibilité de terres fertiles dans la vallée du fleuve Sénégal, de ressources hydriques abondantes, d’un ensoleillement exceptionnel et d’une population rurale expérimentée, notre pays importe encore plus de 70 % de ses besoins alimentaires. Des investissements importants ont été mobilisés par l’État et ses partenaires techniques et financiers au fil des années, sans pour autant parvenir à une transformation structurelle durable de notre agriculture. La dépendance alimentaire persiste, laissant notre pays vulnérable face aux chocs internationaux, aux fluctuations des prix et aux crises géopolitiques.

Il ne faut pas nier les efforts accomplis ni les investissements réalisés. Le secteur agricole a, au plus haut niveau, bénéficié d’une attention croissante. Sous la gouvernance du Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, l’agriculture a été clairement associée à l’objectif stratégique de souveraineté alimentaire, visant à garantir à la Mauritanie une autonomie accrue dans la satisfaction de ses besoins essentiels. Toutefois, cette volonté politique doit désormais s’accompagner d’une révision en profondeur des approches opérationnelles.

Depuis plusieurs décennies, notre politique agricole demeure fortement centrée sur la riziculture. Si le riz reste une composante importante de notre sécurité alimentaire, cette focalisation quasi exclusive a limité la diversification de notre production. Par ailleurs, l’appui aux producteurs reste souvent traditionnel : distribution annuelle de grillages, petits équipements horticoles, soutien ponctuel au maraîchage classique, encadrement technique parfois insuffisant, et financements peu adaptés à la réalité de l’agriculture familiale. Bien qu’utile à court terme, ce type d’intervention ne permet pas de transformer durablement nos systèmes de production ni de développer des filières de valeur compétitives.

De même, l’absence d’une stratégie ambitieuse en agroforesterie illustre cette inertie. Dans un contexte de changement climatique et de dégradation des sols, l’intégration des arbres dans les exploitations agricoles constitue pourtant un levier crucial pour renforcer la résilience, diversifier les revenus et restaurer l’écosystème. Par exemple, le moringa, adaptable aux conditions sahéliennes, à forte valeur nutritionnelle et économique, pourrait contribuer à lutter contre la malnutrition, créer des emplois ruraux et réduire nos importations. De même, les filières fruitières telles que la mangue, le citron ou l’orange offrent de réelles perspectives de valorisation locale et d’exportation, à condition qu’elles soient structurées par des politiques cohérentes et un accompagnement adapté.

Certains projets pilotes ont déjà démontré que des modèles innovants peuvent réussir. Cependant, ces expériences restent souvent limitées à des échelles réduites. Le défi n’est plus de tester des idées, mais de généraliser celles qui ont fait leurs preuves. Il est urgent d’adopter une approche intégrée, axée sur la diversification des cultures, le renforcement de l’encadrement technique, l’accès à un financement adapté, la promotion de partenariats public-privé équilibrés et la valorisation de l’agriculture familiale comme pilier du développement rural.

L’exportation de pastèques par des investisseurs étrangers ne doit pas être perçue comme une simple concurrence, mais comme un signal : elle prouve que nos terres peuvent produire, que nos marchés peuvent s’ouvrir, et que la rentabilité agricole en Mauritanie est une réalité dès lors que les conditions techniques et organisationnelles sont réunies. La véritable question est pourquoi cette dynamique n’est pas encore intégrée dans une stratégie nationale claire, portée par des réformes structurelles audacieuses.

Face aux enjeux alimentaires mondiaux et aux incertitudes géopolitiques, la Mauritanie ne peut se permettre de rester dans une léthargie institutionnelle. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas, elle se construit par des choix courageux, une modernisation des outils publics, une ouverture à l’innovation et une mise à l’échelle des succès locaux. L’urgence est réelle : il en va non seulement de notre indépendance alimentaire, mais aussi de la stabilité sociale, de la création d’emplois pour la jeunesse et de la valorisation durable de nos ressources naturelles.

Il est temps de transformer notre potentiel en une puissance productive nationale, d’accompagner nos producteurs avec des politiques renouvelées, et de faire de l’agriculture un secteur moteur du développement économique et social. La Mauritanie en a les moyens. Elle doit désormais en faire une priorité concrète, résolue et opérationnelle.

Mohamed BNEIJARA

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