La Mauritanie, pays de cinq millions d’habitants, importe aujourd’hui plus de 70 % de ses besoins alimentaires, malgré les discours officiels prônant la souveraineté alimentaire. Cette contradiction structurelle révèle une vulnérabilité profonde : dépendance aux marchés internationaux, exposition aux chocs géopolitiques et climatiques, fragilité des ménages pauvres face à la hausse des prix, et persistance d’une insécurité alimentaire et nutritionnelle préoccupante, notamment chez les enfants et les femmes. La problématique dépasse le simple aspect économique : elle revêt une dimension stratégique et sociale, renvoyant à un choix de modèle de développement.
Pendant longtemps, l’objectif était l’autosuffisance, visant à produire localement pour couvrir les besoins nationaux. Ensuite, la notion de sécurité alimentaire s’est imposée, considérant qu’un pays est « en sécurité » dès lors qu’il dispose de devises suffisantes pour importer ce qu’il ne produit pas. Toutefois, cette approche comptable a montré ses limites dans un contexte sahélien confronté aux sécheresses, à la dégradation des sols et à la volatilité des marchés mondiaux. Aujourd’hui, la souveraineté alimentaire redéfinit cette vision, en y intégrant une dimension politique : le droit d’un peuple à définir son propre système agricole — décider de ce qui doit être produit, par qui, pour quels besoins, et dans quelles conditions écologiques.
Pour la Mauritanie, la souveraineté alimentaire ne peut se réduire à un simple slogan. Elle doit s’appuyer sur l’innovation, l’adaptation au changement climatique et une transformation profonde du monde rural. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les superficies cultivées, mais de repenser les systèmes de production. L’innovation ne signifie pas nécessairement mécanisation lourde ou agriculture industrielle ; elle peut être locale, adaptée, écologique, et s’appuyer sur les savoirs paysans renforcés par la recherche scientifique. L’intensification durable, l’irrigation maîtrisée, la digitalisation des conseils agricoles, la valorisation des circuits courts et la transformation agroalimentaire locale sont autant de leviers pour réduire les pertes post-récolte et générer de la valeur ajoutée sur place.
Au cœur de cette transformation, l’agroforesterie apparaît comme une solution stratégique essentielle, notamment dans les zones sahéliennes et saharo-sahéliennes. En associant arbres, cultures et parfois élevage sur une même parcelle, cette pratique contribue à restaurer les sols, limiter l’érosion, améliorer la fertilité grâce à la fixation de l’azote par certaines espèces, créer de l’ombrage pour réduire l’évaporation, et augmenter la biodiversité. Dans un contexte de changement climatique marqué par l’irregularité des pluies et la hausse des températures, l’arbre devient un allié précieux : il protège, nourrit, stabilise le sol et diversifie les revenus.
Intégrer des espèces adaptées comme le moringa, les acacias, les arbres fruitiers résistants à la sécheresse ou certaines légumineuses arborées peut transformer les systèmes agricoles traditionnels. Par exemple, le moringa, résilient face au changement climatique, à haute valeur nutritionnelle et économique, peut contribuer à lutter contre la malnutrition. Ses feuilles, riches en micronutriments, peuvent être transformées en poudre ou en autres produits dérivés, créant ainsi des opportunités d’emplois pour les femmes et de revenus locaux. L’agroforesterie ne se limite pas à une technique agricole : elle constitue un modèle intégrant production, nutrition, environnement et développement économique.
L’innovation doit également concerner le développement de semences résistantes à la sécheresse, à cycle court et adaptées aux sols locaux. Sans variétés adaptées, toute politique de souveraineté alimentaire restera fragile. De même, le renforcement des services techniques de proximité pour accompagner la transition vers des pratiques agroécologiques est essentiel. La formation des jeunes et des femmes rurales constitue un investissement stratégique, car ce sont eux qui porteront la modernisation durable de l’agriculture.
La question foncière demeure centrale : sans sécurisation des terres et clarification des droits d’usage, l’investissement productif reste limité. Une politique foncière équitable et transparente encouragerait les exploitations familiales à investir dans l’arboriculture, dont les bénéfices sont souvent à moyen et long terme. Planter un arbre suppose une sécurité dans la durée, ce qui implique une réforme structurelle protégeant les producteurs et valorisant les pratiques durables.
En définitive, la souveraineté alimentaire en Mauritanie ne signifie pas autarcie, mais une réduction intelligente de la dépendance. Elle implique de produire davantage localement, de façon durable, de diversifier l’alimentation, de renforcer les chaînes de valeur nationales et de faire de l’innovation agricole un pilier du développement. L’agroforesterie apparaît comme une voie crédible pour concilier productivité, résilience climatique, préservation des ressources naturelles et amélioration de la nutrition.
Passer du discours à l’action demande des investissements cohérents, une coordination efficace entre agriculture, environnement et nutrition, ainsi qu’une vision à long terme. Dans un pays confronté à la désertification et à l’insécurité alimentaire, l’arbre peut devenir le symbole d’une nouvelle politique agricole : enracinée dans les territoires, tournée vers l’innovation et orientée vers la dignité alimentaire des populations.
Mohamed BNEIJARA