La récente visite nocturne du Premier ministre Moctar Ould Diay sur un chantier public, largement relayée sur les réseaux sociaux, a suscité un vif débat sur la gouvernance et la solidité de nos institutions. Les images montrant le chef du gouvernement en pleine nuit sur le terrain ont suscité à la fois admiration et interrogations. Au-delà de l’aspect symbolique, une question essentielle se pose : cette démarche est-elle conforme à l’architecture constitutionnelle mauritanienne ?

Selon la Constitution, l’organisation administrative repose sur une répartition claire des compétences. Les walis et hakems, représentants de l’État dans les régions et départements, sont responsables de la gestion quotidienne du territoire. Ils disposent de prérogatives précises en matière de sécurité, d’administration, de développement local et de suivi des politiques publiques. Ils incarnent l’autorité territoriale dans le cadre institutionnel défini.

Le Premier ministre, en tant que chef du gouvernement, a pour mission de coordonner et de mettre en œuvre la politique nationale. Son rôle est stratégique : assurer la cohérence de l’action gouvernementale à l’échelle du pays. Cependant, cette fonction ne lui confère pas la gestion directe des territoires ni la substitution aux autorités locales. Toute intervention sur le terrain doit s’inscrire dans une logique de coordination institutionnelle, tout en respectant les compétences établies.

Juridiquement, aucune disposition n’interdit une visite nocturne sur un chantier public. La légalité formelle de cet acte n’est pas en question. Cependant, la problématique dépasse la simple conformité aux textes : il s’agit de la légitimité institutionnelle. Une initiative menée sans coordination préalable avec les autorités territoriales, notamment en dehors des heures de travail habituelles, peut être perçue comme une remise en cause implicite de la hiérarchie administrative.

Deux interprétations s’opposent. La première voit dans cette visite un signe de vigilance et d’exigence : un chef du gouvernement déterminé à s’assurer personnellement de l’avancement des projets. La seconde y voit plutôt un symptôme de dysfonctionnement administratif, voire une opération de communication visant à produire un impact médiatique fort. Dans tous les cas, le message envoyé est puissant — mais potentiellement ambigu.

Dans un État de droit, l’efficacité publique repose sur le bon fonctionnement des institutions, et non sur des interventions exceptionnelles du sommet. Si le Premier ministre se transforme en inspecteur de terrain, cela peut refléter soit une volonté de réforme, soit une crise de confiance envers les relais administratifs. Un système institutionnel solide se mesure à sa capacité à fonctionner sans recourir en permanence à l’autorité suprême.

Le respect de la hiérarchie administrative n’est pas une simple formalité protocolaire : il constitue un principe fondamental de stabilité et de bonne gouvernance. Toute démarche unilatérale, sans coordination explicite, risque d’affaiblir symboliquement les autorités locales et d’alimenter le doute sur la cohérence du système.

La Mauritanie a besoin d’institutions fortes, crédibles et bien coordonnées. Les gestes spectaculaires peuvent impressionner à court terme, mais seule une administration efficace, respectueuse des compétences constitutionnelles, peut inspirer durablement la confiance. Le véritable enjeu ne réside pas dans une visite nocturne, mais dans la capacité de l’État à faire fonctionner ses institutions de manière harmonieuse et efficace.

Mohamed BNEIJARA

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