Dans tout État moderne, la force du pouvoir ne se mesure pas seulement à son autorité, mais à la qualité de l’information qu’il reçoit en retour. En Mauritanie, la Présidence concentre l’essentiel des décisions stratégiques, mais une question cruciale demeure : le sommet de l’État dispose-t-il d’une vision fidèle de la réalité profonde du pays ? Officiellement, tout semble en ordre : les walis rendent compte au ministère de l’Intérieur, les ministres présentent leurs rapports en Conseil, les services de sécurité informent régulièrement, et la diplomatie transmet ses analyses. Pourtant, sur le terrain, les retards dans la réalisation des projets, les frustrations sociales, les dysfonctionnements des services publics et les tensions locales racontent une toute autre histoire, plus sincère et plus dure. La véritable problématique ne réside pas dans l’absence d’informations, mais dans leur filtrage systématique. À chaque échelon hiérarchique, l’information peut être modifiée, atténuée, reformulée. La culture du « rapport rassurant » domine : on valorise les succès, on minimise les blocages, on évite de contrarier la hiérarchie. Par crainte de sanctions ou par loyauté mal comprise, nombreux sont ceux qui préfèrent présenter une image édulcorée de la réalité plutôt que d’en faire un diagnostic sincère. Résultat : la vérité administrative ne reflète pas toujours la vérité sociale. La centralisation excessive dans le domaine sécuritaire peut également créer des angles morts, empêchant une lecture globale et précise des enjeux. Une analyse purement technique, déconnectée des réalités socio-économiques et communautaires, affaiblit la capacité d’anticipation stratégique. La sécurité ne se limite pas à la gestion d’incidents ; elle suppose une compréhension politique et sociale des dynamiques locales. Lorsque cette lecture fait défaut, l’État réagit en dépit des enjeux, plutôt qu’en amont pour prévenir. La diplomatie n’est pas épargnée : si les rapports envoyés par les chancelleries restent prudents, diplomatiques et lisses, la capacité d’influence du pays s’en trouve affaiblie. L’intelligence économique, la prospective géopolitique et la défense des intérêts nationaux nécessitent une culture d’analyse critique plutôt qu’une simple transmission bureaucratique. Le problème le plus grave reste cependant l’exclusion des acteurs indépendants : la société civile, les organisations communautaires, les acteurs locaux perçoivent souvent les tensions bien avant qu’elles n’apparaissent dans les rapports officiels. Les marginaliser revient à priver l’État d’un système d’alerte précoce vital. Une gouvernance efficace ne peut reposer uniquement sur des circuits administratifs cloisonnés, déconnectés de la réalité. Le véritable danger réside dans l’isolement progressif du pouvoir, enfermé dans sa propre hiérarchie, coupé de la vérité du terrain. Même le président, animé des meilleures intentions, ne peut prendre des décisions éclairées si les informations qu’il reçoit sont incomplètes, tardives ou orientées. L’isolement informationnel constitue un piège silencieux, mais dévastateur. La réforme ne doit pas se limiter à des mesures cosmétiques ; elle doit instaurer des mécanismes d’alerte indépendants, une digitalisation transparente des rapports territoriaux, des indicateurs publics de performance, ainsi qu’une culture administrative fondée sur la vérité plutôt que sur la conformité. La loyauté envers l’État ne consiste pas à dissimuler ses failles, mais à les reconnaître pour mieux les corriger. Gouverner exige du courage politique : il faut accepter d’entendre des réalités dérangeantes. Sans une information libre, sincère et plurielle, aucune stratégie, aucun programme ni aucune ambition nationale ne pourront aboutir. Un État fort ne se mesure pas à sa capacité de contrôler l’information, mais à sa capacité à la laisser circuler librement, même lorsqu’elle remet en question le confort du sommet.
Mohamed BNEIJARA