Face aux déficits fourragers, aux restrictions de transhumance et à la fragilité nutritionnelle des populations, l’Alliance de la société civile SUN de Mauritanie demande une mobilisation rapide des autorités et des partenaires.
La Mauritanie doit-elle attendre que les difficultés pastorales se traduisent par une dégradation plus grave des conditions de vie des ménages pour agir ? C’est précisément contre ce risque que s’élève l’Alliance de la société civile SUN de Mauritanie, qui lance un appel aux autorités nationales et aux partenaires techniques et financiers pour anticiper les menaces pesant sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle du pays.
Son alerte intervient dans un contexte marqué par le retard et l’irrégularité des pluies, la baisse de la disponibilité fourragère dans plusieurs régions, les restrictions de mobilité des troupeaux vers les pâturages maliens et la pression sur le pouvoir d’achat des ménages. Autant de facteurs qui, en se cumulant, pourraient accentuer la vulnérabilité des populations les plus fragiles.
Des pâturages en recul et des éleveurs sous pression: les données publiées par Action contre la Faim sur la production de biomasse à la mi-saison 2026 mettent en évidence un recul des ressources fourragères par rapport aux deux campagnes précédentes.
À la fin du mois d’août, la production de biomasse en Mauritanie représentait environ 85 % de la moyenne de référence 1999-2025, contre 140 % en 2025 et 151 % en 2024. Les écarts sont particulièrement importants au Tagant, où le niveau atteint 59 % de la moyenne, au Brakna (65 %), au Gorgol (73 %), en Assaba (79 %) et au Hodh El Gharbi (80 %).
Ces chiffres ne signifient pas que toutes les régions sont confrontées au même niveau de difficulté. Ils montrent cependant que plusieurs zones pastorales et agropastorales abordent la saison sèche avec des ressources fourragères inférieures à leur niveau habituel.
La situation est aggravée par la suspension de la transhumance transfrontalière entre la Mauritanie et le Mali, signalée pour des raisons de sécurité dans le bulletin pastoral d’août-septembre 2026. Lorsque les possibilités de déplacement des troupeaux se réduisent alors que les pâturages sont moins abondants, les éleveurs disposent de marges d’adaptation plus limitées.
La concentration du bétail peut accentuer la pression sur les points d’eau et les pâturages disponibles, accroître les dépenses d’alimentation animale et favoriser les tensions entre les communautés. Les revenus pastoraux et l’approvisionnement en produits d’origine animale pourraient également être affectés si les conditions se détériorent.
L’enjeu est donc de prévenir les difficultés avant qu’elles ne se traduisent par des pertes de cheptel, une baisse des revenus ou des conflits autour des ressources naturelles.
Une vulnérabilité nutritionnelle qui appelle une réponse urgente: l’alerte pastorale intervient alors que la situation nutritionnelle demeure préoccupante.
Selon l’analyse de la Classification intégrée de la sécurité alimentaire (IPC), près de 179 000 enfants âgés de 6 à 59 mois pourraient souffrir de malnutrition aiguë en Mauritanie entre novembre 2025 et octobre 2026. Parmi eux, 42 460 cas relèvent de la malnutrition aiguë sévère. Environ 71 110 femmes enceintes ou allaitantes sont également susceptibles d’être concernées.
Ces estimations, qui couvrent les différentes wilayas du pays ainsi que le camp de réfugiés de Mbera, soulignent l’ampleur des besoins en matière de prévention et de prise en charge nutritionnelle.
La malnutrition ne résulte pas uniquement d’un manque de nourriture. Les difficultés d’accès à l’eau potable et à l’assainissement, les maladies infantiles, la faible diversité alimentaire et les difficultés d’accès aux services essentiels contribuent également à la détérioration de l’état nutritionnel.
Pour les ménages pastoraux et agropastoraux, une diminution des ressources fourragères peut entraîner une baisse des revenus et une augmentation des dépenses, réduisant ainsi les moyens disponibles pour l’alimentation familiale, les soins et la scolarisation des enfants.
C’est pourquoi la réponse à la situation actuelle ne peut se limiter à la distribution d’aliments pour bétail ou à une assistance alimentaire ponctuelle. Elle doit associer protection sociale, prévention de la malnutrition, accès à l’eau, soutien aux moyens d’existence et renforcement des services de proximité.
Le pouvoir d’achat, un autre front de vulnérabilité: a ces difficultés s’ajoutent les préoccupations liées au coût de la vie et à l’approvisionnement en denrées de première nécessité.
La dépendance de la Mauritanie aux marchés extérieurs l’expose aux fluctuations internationales des prix et des coûts de transport. Les conséquences économiques de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, ainsi que les tensions au Moyen-Orient et dans le Golfe, renforcent les incertitudes sur les marchés de l’énergie, des intrants et des produits alimentaires.
Pour les familles disposant de revenus modestes, la hausse des prix peut conduire à réduire les quantités consommées, à privilégier des aliments moins diversifiés ou à différer des dépenses essentielles. Les ménages déjà fragilisés par les aléas climatiques ou la perte de revenus sont particulièrement exposés.
L’Alliance attire ainsi l’attention sur un risque de cumul : des éleveurs confrontés à des dépenses plus importantes pour nourrir leurs animaux peuvent, dans le même temps, disposer de moins de ressources pour acheter les aliments nécessaires à leurs familles.
La prévention de l’insécurité alimentaire doit donc intégrer simultanément la disponibilité des denrées, leur accessibilité économique et la qualité nutritionnelle de l’alimentation.
L’appel de la société civile : agir avant l’aggravation: face à ces risques, l’Alliance de la société civile SUN de Mauritanie appelle les pouvoirs publics et leurs partenaires à dépasser une logique d’intervention essentiellement réactive.
Elle demande en priorité le renforcement de la surveillance pastorale et des systèmes d’alerte précoce, en croisant les données satellitaires avec les observations de terrain sur la biomasse, les ressources en eau, les mouvements du bétail et l’évolution des prix alimentaires.
Elle plaide également pour le déclenchement anticipé de mesures de soutien aux éleveurs : constitution de réserves d’aliments pour bétail, réhabilitation des points d’eau, renforcement des services vétérinaires et ciblage des ménages les plus vulnérables.
Sur le plan transfrontalier, l’Alliance encourage les autorités mauritaniennes à poursuivre le dialogue avec leurs homologues maliens afin de rechercher des solutions concertées et sécurisées pour la mobilité pastorale. Les collectivités territoriales, les organisations d’éleveurs et les mécanismes locaux de médiation doivent être associés à cette démarche.
En matière de sécurité alimentaire et nutritionnelle, elle demande une surveillance régulière des prix, le renforcement des dispositifs de protection sociale et la continuité des interventions de dépistage et de prise en charge de la malnutrition, notamment au bénéfice des enfants et des femmes enceintes ou allaitantes.
Enfin, elle appelle les partenaires techniques et financiers à mobiliser les ressources nécessaires sans attendre une détérioration plus importante de la situation. La société civile, les organisations communautaires et les collectivités territoriales doivent être pleinement associées à l’identification des besoins, au ciblage des bénéficiaires et au suivi des interventions.
De l’alerte à l’action: la Mauritanie dispose de mécanismes de surveillance, de protection sociale et de coordination humanitaire sur lesquels elle peut s’appuyer. L’enjeu est désormais de traduire les alertes disponibles en décisions opérationnelles, avec des responsabilités clairement définies, des financements mobilisés à temps et un suivi régulier des résultats.
L’anticipation est d’autant plus importante que les interventions tardives coûtent souvent davantage et laissent moins de possibilités de préserver les moyens d’existence des populations.
L’appel de l’Alliance de la société civile SUN de Mauritanie rappelle ainsi une exigence fondamentale : la sécurité alimentaire et nutritionnelle ne peut être traitée uniquement lorsque les conséquences d’une crise sont déjà visibles. Elle doit faire l’objet d’une action continue, coordonnée et fondée sur les données.
Prévenir aujourd’hui, c’est éviter demain des pertes de cheptel, une aggravation de la malnutrition et des dépenses d’urgence plus lourdes pour la collectivité.
L’Alliance invite les autorités nationales, les partenaires et l’ensemble des acteurs concernés à faire de cette alerte un point de départ pour une mobilisation concrète en faveur des populations les plus vulnérables.
Mohamed BNEIJARA