Mauritanie : de l’appel présidentiel à une économie des déchets, créatrice d’emplois et de villes propres

L’appel récent du Président de la République Mohamed Cheikh El Ghazouani en faveur de la salubrité et d’une meilleure gestion des déchets interpelle l’ensemble des citoyens et, surtout, le Gouvernement, les collectivités, le secteur privé et les organisations de la société civile. Il doit devenir le point de départ d’une politique nationale ambitieuse, innovante, transparente et inclusive, capable de transformer durablement notre environnement et nos modes de vie.

Il ne suffit plus de dénoncer l’insalubrité urbaine ou de multiplier les campagnes ponctuelles de nettoyage. Il faut passer des déclarations aux actions concrètes, passer d’initiatives isolées à un système organisé et convertir les orientations politiques en résultats mesurables. C’est seulement ainsi que nous démontrerons une adhésion réelle aux priorités du Président de la République. Sans mécanismes opérationnels, sans financements adaptés et sans responsabilisation des acteurs, les appels à la salubrité risquent de rester des discours sans impact durable sur le quotidien des populations.

La croissance démographique, l’urbanisation rapide et l’évolution des modes de consommation engendrent une production de déchets en hausse constante. À l’échelle africaine, les projections prévoient une progression préoccupante de ces volumes dans les décennies à venir. Cette dynamique menace la santé publique, l’environnement et la qualité de vie, notamment dans les quartiers populaires où les systèmes de collecte et d’assainissement restent insuffisants.

La Mauritanie ne peut ignorer cette réalité. Les dépôts sauvages, les déchets plastiques, l’obstruction des canalisations et l’insuffisance des dispositifs de collecte exigent une réponse structurée. Mais ce défi peut aussi devenir une opportunité économique et sociale majeure, à condition de voir les déchets non comme une nuisance à éliminer, mais comme une ressource à valoriser.

Le Gouvernement doit donc engager l’élaboration et la mise en œuvre d’un plan national de gestion et de valorisation des déchets, décliné au niveau communal et adapté aux réalités de chaque territoire. Ce plan doit préciser clairement les responsabilités, les financements, les mécanismes de coordination et les résultats attendus. Il doit reposer sur une gouvernance transparente, des contrats clairs, des budgets traçables et des indicateurs publics permettant de mesurer les quantités collectées, triées et recyclées, ainsi que les emplois créés.

Les communes doivent occuper une place centrale dans ce dispositif. Elles connaissent les quartiers, les difficultés des habitants et les réalités du terrain. Elles doivent organiser les interventions, identifier les zones prioritaires, coordonner les acteurs, faciliter l’installation de points de collecte et veiller au respect des règles. Cette responsabilité doit toutefois s’accompagner de moyens humains, techniques et financiers suffisants. L’État doit soutenir les collectivités territoriales afin qu’elles puissent exercer pleinement leur rôle de régulation, de coordination et d’accompagnement des initiatives locales.

La jeunesse mauritanienne représente un potentiel considérable pour relever ce défi. Plutôt que de solliciter son engagement uniquement lors de journées ponctuelles de nettoyage, il faut lui donner les moyens de devenir un acteur pérenne de la transformation de nos villes. Des équipes de jeunes pourraient être organisées dans les quartiers, avec le soutien des communes, des associations et des opérateurs économiques. Elles seraient chargées de sensibiliser les ménages, d’organiser la précollecte, de veiller à la propreté des espaces publics et de contribuer à la lutte contre les dépôts sauvages.

Cet engagement doit être reconnu et rémunéré. Il serait injuste et insoutenable de mobiliser les jeunes sans leur offrir des perspectives économiques. Des contrats de service, des mécanismes de rémunération à la tâche ou au résultat, des équipements adaptés et des formations professionnelles permettraient de transformer cet engagement citoyen en emplois locaux. La jeunesse doit disposer des moyens pour s’organiser, travailler et tirer un revenu décent de sa contribution à la salubrité publique.

Les coopératives féminines doivent également être placées au cœur de cette nouvelle économie. Elles pourraient jouer un rôle clé dans le tri des déchets, la récupération des matières valorisables et la préparation des matériaux destinés au recyclage. Avec un accompagnement technique, des équipements de protection, des espaces de travail adaptés et un accès aux débouchés commerciaux, ces coopératives pourraient développer des activités génératrices de revenus. Les femmes deviendraient ainsi des actrices économiques reconnues de la transition écologique et contribueraient à améliorer le cadre de vie de leurs communautés.

Le tri doit être organisé au plus près des ménages, dans les quartiers et les marchés, en distinguant progressivement les matières organiques, plastiques, papier, carton et métaux. Cette organisation facilitera le recyclage et réduira les quantités de déchets destinés à l’élimination finale. Les coopératives ne doivent toutefois pas supporter seules les coûts du tri : leur rémunération doit refléter le service rendu à la collectivité, en complément des revenus issus de la vente des matériaux récupérés.

Pour que ce modèle fonctionne, toute la chaîne debe être organisée, des ménages aux entreprises de transformation. Les ménages seront sensibilisés au tri et aux bonnes pratiques. Les jeunes assureront la précollecte et la propreté des quartiers. Les coopératives féminines participeront au tri et au conditionnement des matières. Les communes coordonneront le dispositif et contrôleront la qualité des services. Enfin, les commerçants et les entreprises de recyclage achèteront les matières récupérées pour les transformer en produits réutilisables.

Le secteur privé doit être encouragé à investir dans la collecte, le transport, le recyclage et la transformation locale. Des partenariats public-privé transparents, des contrats d’approvisionnement et des mécanismes de financement adaptés pourraient favoriser l’émergence d’entreprises spécialisées. L’État devrait également soutenir les initiatives de transformation des plastiques et d’autres matériaux recyclables, ainsi que la valorisation des déchets organiques, notamment par le compostage lorsque les conditions techniques et sanitaires le permettent.

La réussite de cette approche dépendra de l’existence de débouchés commerciaux réels. Il ne suffit pas de trier les déchets : il faut garantir que les matières collectées seront effectivement achetées, transportées et transformées. Créer cette chaîne de valeur générera des revenus, réduira les coûts de gestion et limitera la pollution. Les déchets pourront ainsi devenir une source de richesse pour les jeunes, les femmes, les communes et les entreprises.

Une telle politique ne pourra réussir sans une gouvernance rigoureuse. Les financements publics dédiés à la salubrité doivent être suivis et contrôlés. Les contrats doivent préciser les obligations de chaque intervenant, les zones couvertes, les fréquences de collecte et les résultats attendus. Un mécanisme public de suivi pourrait publier périodiquement les quantités de déchets collectés et recyclés, les dépenses engagées et les emplois créés. Citoyens, associations et élus locaux pourraient ainsi contribuer au contrôle de la qualité du service et à la prévention des pratiques inefficaces.

L’appel du Président de la République doit désormais se traduire par une feuille de route opérationnelle, dotée d’un calendrier, d’un budget, de responsabilités clairement définies et d’objectifs vérifiables. Une phase d’expérimentation pourrait être lancée dans plusieurs communes avant une extension progressive à d’autres localités. Cette expérimentation permettrait de tester les mécanismes de rémunération des équipes de jeunes, l’organisation des coopératives féminines, la coordination au niveau communal et les partenariats avec les entreprises de transformation. Les résultats seraient rendus publics afin d’identifier les bonnes pratiques et de corriger les éventuelles insuffisances.

La salubrité ne se résume pas à une question de civisme: elle est aussi une affaire de gouvernance, d’organisation territoriale, de santé publique, de justice sociale et de développement économique. Elle exige une mobilisation collective, mais surtout un système capable de convertir cette énergie en résultats durables.

Nos villes peuvent être propres, notre jeunesse accéder à des emplois et à des revenus, nos coopératives féminines développer leurs activités et nos entreprises saisir de nouvelles opportunités économiques. Pour cela, chaque acteur doit se voir assigner un rôle clair, disposer de moyens adaptés et recevoir une rémunération équitable lorsque le service rendu le justifie.

Le déchet ne doit plus être considéré uniquement comme un problème à éliminer par la collectivité. Il doit devenir une ressource, un levier d’innovation et un moteur de développement local. C’est ainsi que nous passerons d’un appel à la salubrité à une véritable économie circulaire, et d’engagements de principe à une transformation concrète du cadre de vie des Mauritaniens.

Mohamed BNEIJARA

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