Avant l’indépendance, la cohabitation entre les différentes communautés mauritaniennes constituait l’un des principaux atouts du pays. Le premier et plus puissant facteur de convergence était la religion islamique, pratiquée par l’ensemble de la population, qui jouait un rôle central dans la cohésion sociale et le vivre-ensemble. À cette base commune s’ajoutait la résistance collective contre la colonisation, puis l’engagement partagé dans la construction d’un État naissant, porté par toutes les composantes nationales.
Dans les premières décennies postindépendance, malgré les instabilités politiques et les coups d’État successifs, une certaine transversalité nationale subsistait. Les changements de régime étaient opérés par des militaires issus de différentes communautés, traduisant encore une forme d’appartenance commune à l’État, au-delà des identités particulières. Cette dynamique, bien que fragile, témoignait d’un socle national encore opérant.
Cependant, cette trajectoire a été profondément bouleversée par les événements de 1989. Ceux-ci ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du pays, ouvrant une période de fractures durables autour des questions linguistiques, identitaires et communautaires. Les plaies laissées par ces événements n’ont jamais été pleinement refermées, alimentant des ressentiments persistants et une méfiance croissante entre les composantes de la société.
Par la suite, les débats et mobilisations autour de l’esclavage et de ses séquelles, bien que légitimes et nécessaires, ont mis en lumière des injustices structurelles longtemps ignorées. En l’absence d’un cadre national consensuel de traitement de ces questions, ces luttes ont parfois été perçues à travers des prismes communautaires ou politiques, contribuant involontairement à renforcer les lignes de fracture existantes.
Parallèlement, la question de la jeunesse s’est imposée comme un défi majeur. Avec l’essor des réseaux sociaux, une jeunesse plus informée, plus connectée et plus exigeante exprime désormais des revendications claires en matière d’emploi, d’éducation, de santé, de sécurité, d’accès à l’eau et de qualité des services sociaux. Cette pression sociale croissante a mis en évidence les limites des politiques publiques et la difficulté de l’État à répondre équitablement aux attentes des citoyens.
Face à cette accumulation de tensions sociales, économiques et identitaires, les pouvoirs publics ont progressivement opté pour une gestion fondée sur des équilibres communautaires, tribaux et symboliques. Ce « dosage » des appartenances, présenté comme un moyen de préserver la stabilité, a en réalité contribué à l’instrumentalisation de la démocratie et à la consolidation du pouvoir de certaines élites locales, notamment des chefs de tribus et de villages, souvent érigés en intermédiaires privilégiés entre l’État et la population.
Dans cette configuration, l’État tend à composer avec des acteurs désignés comme représentants légitimes des organisations sociales, sans que cette légitimité ne repose toujours sur des mécanismes démocratiques inclusifs. Cette pratique marginalise de larges franges de la société, en particulier les jeunes, les femmes et les citoyens qui ne s’inscrivent pas dans les structures traditionnelles de pouvoir.
Ce recul du consensus national se reflète également dans le champ religieux. La Mauritanie, pays à forte tradition islamique et longtemps reconnue pour la qualité de son enseignement religieux, semble aujourd’hui éprouver des difficultés à faire émerger une référence spirituelle largement reconnue et écoutée par l’ensemble de la population. Le paysage religieux s’est diversifié, parfois fragmenté, sous l’effet de nouvelles influences, d’engagements idéologiques variés et de lectures différentes du rôle du religieux dans la société.
Si cette pluralité peut être une richesse intellectuelle, elle a toutefois affaibli la capacité du discours religieux à jouer pleinement son rôle historique de facteur de rassemblement. L’islam, qui constituait autrefois un socle commun transcendant les appartenances communautaires et sociales, peine désormais à incarner une voix fédératrice, indépendante et au-dessus des clivages.
Aujourd’hui, le principal défi de la Mauritanie réside dans la reconstruction d’un projet national fondé sur la citoyenneté, l’égalité devant la loi et la reconnaissance de la diversité comme une richesse collective. Sans une remise en cause sincère de l’instrumentalisation des identités, sans un investissement réel dans la justice sociale et les droits fondamentaux, l’unité nationale restera fragile et exposée aux tensions récurrentes.
Le dialogue national, s’il veut être crédible et porteur d’espoir, ne peut faire l’économie de cette réflexion profonde. Il doit dépasser les logiques de façade pour s’attaquer aux causes structurelles de la fragmentation sociale et redonner sens à l’idée d’une Mauritanie réellement inclusive, solidaire et tournée vers l’avenir.
Mohamed BNEIJARA